FICHE ELEVAGE

GARCIGRANDE

Plan : 00.09



Grâce à l'excellent Terres Taurines n°59, d'octobre-novembre 2015, comme source principale, nous avons la chance d'entrer dans l'intimité d'un grand éleveur actuel, Domingo HERNÁNDEZ MARTÍN (accompagné de son fils Justo HERNÁNDEZ ESCOLAR, très créatif), et de leurs 2 prestigieux élevages : l'élevage éponyme et GARCIGRANDE. Quelles que soient nos sensibilités, cela permet de mieux comprendre les complexités et les subtilités de l'élevage du toro bravo, loin des idées toutes faites ou simplistes.


La naissance de la ganadería

Cette naissance est aussi rapportée dans la Pâture de Domingo HERNÁNDEZ.
°° En 1980, Domingo HERNÁNDEZ achète la ganadería MARIBAÑEZ des Hermanos BLANCO CORISO, fondée en 1965. Elle ne fait que transiter par sa Pâture ; il l'appelle de son nom à lui : Domingo HERNÁNDEZ mais l'inscrit au nom de son épouse, Concha ESCOLAR GIL, soeur de José ESCOLAR GIL. Le bétail est un peu composite : sur une base arribas, excellente mais déjà composite elle-même (base vistahermosa X cabrera X vázquez), les frères BLANCO CORISO viennent d'ajouter depuis peu (en quelle année précisément ?) :
° 2 étalons santacoloma, purs Dionisio RODRÍGUEZ par la Ganadería de JOSÉ Y JUAN des frères José Ignacio et Juan José BLANCO TORRES. La présence de ces 2 étalons séduit Domingo HERNÁNDEZ et détermine son achat, tellement il aime le santacoloma. Sans doute y a-t-il aussi, au moment de l'achat par Domingo HERNÁNDEZ, quelques vaches pures santacoloma de même origine, acquises avec les 2 étalons ou/et gardées par Domingo HERNÁNDEZ, quand il a revendu le cadeau fait par son beau-père vers 1973. Sans compter, peut-être, des vaches santacoloma seulement de père. Au total, 40 à 50 vaches étiquetées santacoloma chez Domingo HERNÁNDEZ.
En outre, les frères BLANCO CORISO avaient déjà ajouté :
° Entre 1965 et 1968, 1 étalon vistahermosa) du premier élevage Luciano COBALEDA (avant qu'en 1968 celui-ci ne passe aux patas blancas vega-villar), issu d'un croisement coquilla X urcola ;
° ainsi que des vaches vázquez) et vistahermosa).
L'ensemble, au minimum celui de base arribas, ne donne pas de mauvais résultats : il est très prisé à Madrid en novillada.
Cependant, histoire de famille, Estebán ESCOLAR GIL, frère de José ESCOLAR GIL et beau-frère de Domingo HERNÁNDEZ, exprime son désir d'avoir une partie du troupeau. Domingo HERNÁNDEZ lui laisserait volontiers ce qui n'est pas santacoloma : l'affaire semble conclue. Mais son beau-père, le terrible José ESCOLAR GARCÍA dit PICHORRONCO s'en mèle. On tire au sort... et c'est finalement dans l'escarcelle d'Estebán que tombent les fameux santacoloma ! Domingo furieux doit se contenter de l'autre partie de MARIBAÑEZ, de base arribas : une centaine de vaches... "ne valant que leur poids de viande", d'après Domingo qui avait lui-même fait l'estimation des deux ensembles composant l'élevage et avait attribué un prix supérieur aux vaches santacoloma. Cependant c'est lui qui récupère le fer "de première" des MARIBAÑEZ. Il en change le dessin en s'inspirant du fer du vicomte de GARCIGRANDE mais en plaçant la couronne sous le G et non plus au-dessus : "Nous ne sommes pas vicomtes", explique Domingo HERNÁNDEZ avec un sourire entendu. L'élevage GARCIGRANDE a désormais, son propre fer. Nous sommes en 1980 (1984, disent certains, mais les sources les plus sûres disent 1980. Peut-être la transaction a-t-elle duré un certain temps ?...).
L'année suivante (1981 ou 1985 ?), Domingo élimine tout ce qui vient de MARIBAÑEZ, dont les vaches "ne valent que leur poids de viande". Seule une vache se sauve parce qu'elle est "berrenda et très jolie".

°° En 1984-1985, Domingo HERNÁNDEZ a l'opportunité d'acheter la ganadería d'Amelia PÉREZ-TABERNERO, alors propriété de Enrique MARTÍN ARRANZ et Pedro SAAVEDRA, l'apoderado d'EL FUNDI. Il était tombé sur eux deux en sortant des arènes de LAS VENTAS, à Madrid... et ils avaient fait affaire. Cette fois, le beau-père, fâché avec Enrique MARTÍN ARRANZ, ne s'en était pas mélé ! Cette ganadería est issue du quart de celle d'Antonio PÉREZ de SAN FERNANDO. Il s'agit d'un encaste original, l'antonio pérez, composé de murube (1885), parladé (1911 et 1916) et tamarón (1919), qui appartiennent tous trois à une même lignée du vistahermosa. Ces vaches, dira Domingo HERNÁNDEZ, ont la caractéristique particulière de beaucoup meugler ; elles ont beaucoup de classe dans leur charge, mais sont inégales : soit mansas perdidas, soit extraordinaires. Ce bétail représente pour lui un véritable saut qualitatif par rapport à celui qu'avait offert son beau-père en 1973 ou peu après ; il vient enrichir l'élevage Domingo HERNÁNDEZ, inscrit au nom de son épouse, Concha ESCOLAR GIL.

°° En 1986, Domingo HERNÁNDEZ achète, fer et bétail, la ganadería pur gamero cívico de Domingo ORTEGA. Luis, frère de Domingo ORTEGA, s'est chargé de la transaction. Cette fois encore, Domingo HERNÁNDEZ a lui-même estimé la valeur des vaches, des eralas, des añojos et du fer ! Mais voici que "beau-papa", le fameux José ESCOLAR GARCÍA dit PICHORRONCO, s'en mêle de nouveau : il veut récupérer les erales parce qu'il vend quelque 300 têtes par an dans les pueblos. Prudent, Domingo HERNÁNDEZ lui montre la facture. "PICHORRONCO" se récrie. Que croyez-vous qu'il arrive ?... Il finit par les obtenir au prix qu'il a lui-même décidé ! "C'était un phénomène", commente Domingo. Cet achat vient aussi enrichir l'élevage Domingo HERNÁNDEZ, inscrit au nom de son épouse, Concha ESCOLAR GIL.

°° Cette même année 1986, Domingo HERNÁNDEZ échange avec Juan Pedro DOMECQ SOLÍS le prestigieux fer de Domingo ORTEGA, qui est celui de Parladé, contre un lot de vaches (une 40aine, dit-on) et un semental de Juan Pedro. "C'est alors que je suis devenu vraiment ganadero ; je n'aurais pas été capable d'atteindre ce niveau", commente-t-il. Et il détaille : "J'avais toujours cherché le toro qui embiste par le bas, en poussant la muleta vers l'avant. Les bêtes d'Amelia étaient nobles mais manquaient de fond. Celles d'ORTEGA, pures gamero cívico, étaient plus braves, elles allaient au cheval au galop et c'était leur plus grande qualité. Mais elles n'humiliaient pas beaucoup : elles "embistaient" à mi-hauteur, allaient et venaient sans transmettre d'émotion." Le niveau supérieur allait être donné par le juanpedro... Au total, entre les vaches échangées (contre le fer d'ORTEGA) et celles qu'il achetera encore, Domingo HERNÁNDEZ acquiert 60 eralas de Juan Pedro ; il faut y ajouter 1 étalon acquis avec l'échange du fer : c'est à partir de là que se constitue l'élevage GARCIGRANDE, entièrement composé de pur juanpedro de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS [et ensuite de son fils et successeur Juan Pedro DOMECQ MORENÉS ???]. En outre, Domingo a offert à Juan Pedro 20 vaches d'ORTEGA, qui sont de même lignée vistahermosa que le juanpedro : "Pour qu'il ait un souvenir de moi", précise Domingo ; il est probable que Juan Pedro les ait gardées, sans doute par souci de la diversité génétique.
Peut-être y a-t-il un brin de malice dans la remarque ci-dessus ? Quoi qu'il en soit, Domingo rend à Juan Pedro DOMECQ SOLÍS un hommage de poids, surtout quand on connaît un peu les moeurs du milieu : "Juan Pedro ne mentait jamais. Il te disait la vérité. Il devait garder pour lui 20 eralas de celles qu'il avait tientées, et me laissa choisir parmi les autres. Il m'a fait ganadero." Chapeau, Messieurs !
On sait que, pendant 3 ans, Domingo HERNÁNDEZ loue 3 toros différents à Juan Pedro DOMECQ SOLÍS. Sont-ils loués chacun pendant 1 an, successivement ? Rien n'est vraiment précisé. Tous les 3 pendant 3 ans ? Certains plus longtemps que d'autres ? Ou encore autre chose... Finalement, des informations glanées ici ou là font état de ces 3 prêts. Il s'agit de :
° "ESTORNINO 68", fils de "TAPADITO" ; il a 2 ans et va couvrir 30 vaches [des vaches de Domingo ORTEGA ; et peut-être aussi certaines de GARCIGRANDE, pures juanpedro], puis Juan Pedro le récupère. Deux ans plus tard, il est lidié à Valencia, où il est bon. Mais Juan Pedro n'aura jamais très grande confiance envers sa lignée.
° "HUMORISTA 83", alors toro vedette de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, loué pendant 2 mois, le temps de couvrir un lot de vaches. Domingo HERNÁNDEZ en obtiendra 2 fils comme sementals.
° Et "GENIUDO 1". Ce toro, loué pendant 1 an, est fils d'"ARTILLERO 30" ; il n'a qu'une corne. Mais ce n'est pas une bonne affaire. Juan Pedro l'avait loué auparavant à Enrique MARTÍN ARRANZ et, par amitié, celui-ci conseille aux HERNÁNDEZ de vite l'enlever des vaches parce que, chez lui, il n'a rien donné de bon, au point qu'il a dû tout tuer. Malheureusement les HERNÁNDEZ l'avaient déjà mis sur 80 vaches pour en tirer parti, au cas où... Enrique MARTÍN ARRANZ ne se trompait pas ! Toutes les premières eralas tientées s'avèrent mansas perdidas : elles n'embistent pas. "PITERO " (voir plus bas), lui, avait été manso, certes, mais après avoir magnifiquement embisté ! Cela n'empêchera pourtant pas ses fils d'être "extraordinaires", et de donner naissance à une grande famille chez GARCIGRANDE -et peut-être aussi chez Domingo HERNÁNDEZ !... [voir Domingo HERNÁNDEZ]-
De quelles années s'agit-il ? Peut-être les années 1986-1988, mais plus probablement fin des années 1.990/début des années 2.000. D'autre part, au fil des années, ont lieu bien d'autres achats de sementals chez Juan Pedro et peut-être d'autres prêts... Témoin : la vente de "FLOJÓN", un toro un peu basto, fils du fameux "GAMBERRO", que Justo, le fils de Domingo HERNÁNDEZ, destine à améliorer la bravoure des vaches d'Amelia PÉREZ TABERNERO et de Domingo ORTEGA. _ Voir l'ensemble dans la fiche Domingo HERNÁNDEZ._
Et n'oublions pas que, souvent, échangés, loués ou achetés, les étalons de Juan Pedro qui oeuvrent dans GARCIGRANDE oeuvrent aussi dans Domingo HERNÁNDEZ. N'est-il pas officiel que les vaches d'Amelia et celles d'ORTEGA sont couvertes par des étalons "juanpedro" de GARCIGRANDE ? Mais les précisions restent assez rares. Malgré sa grande franchise, Domingo ne précise pas tout ! Alors les autres...

On notera que Domingo HERNÁNDEZ se présente en France (années 1990) à Orthez avec une corrida très forte... d'Amelia PÉREZ-TABERNERO. On peut en conclure que Domingo a gardé les veaux mâles de cette branche... et on ne peut exclure qu'il en ait utilisé tel ou tel comme étalon, au moins sur des vaches d'Amelia. On ne sait jamais tout des subtilités d'un élevage bravo...
GARCIGRANDE est du pur juanpedro de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS ; pourtant l'élevage est conduit avec tant d'originalité que l'on considère ici qu'il crée son encaste propre.


La conduite de la ganadería

1. Le taurodrome
Une question s'est posée : pourquoi les toros de Domingo HERNÁNDEZ ne tombent-ils pas et permettent-ils de longues faenas ? alors que ceux de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS sont affligés d'une navrante faiblesse et qu'ils ne "durent" pas... L'aficion exigeante pense a priori qu'à force d'adoucir la caste de ses toros, Juan Pedro les a abâtardis et qu'en leur donnant un pienso trop riche pour les "remater", il en fait des obèses. C'est peut-être une part de la vérité. Mais Juan Pedro, lui, cherche. C'est ce pour quoi il va voir Domingo : que donne-t-il à ses toros comme pienso ? Domingo n'a rien à cacher à cet éleveur d'immense prestige : "Je ne me complique pas la vie. Je leur donne de l'avoine, de l'orge et des fèves." Or, au détour d'une phrase, Domingo, qui possède des lévriers de course au top niveau, ajoute : "En plus, je les fait courir comme mes lévriers." Il a commencé à faire courir ses toros en rond dans un grand cercado, puis il a aménagé un long parcours clôturé : un corredero... que Juan Pedro remarque et qu'il va médiatiquement transformer en toródromo, en taurodrome.
C'est Justo HERNÁNDEZ ESCOLAR, le fils de Domingo, qui explique la genèse de l'idée. Comme souvent, un heureux concours de circonstances est venu répondre à une interrogation latente : "C'est mon père qui eut le premier l'idée de faire courir les toros : grâce à un toro qui n'arrêtait pas de sauter tous les murs, ici. Ses frères avaient été très faibles et lui eut trop [!?...] de force. Mon père comprit que c'était à cause de cet exercice, et il décida de les faire courir tous. Qu'on le veuille ou non, cela apporta de la bravoure à la ganadería."
Juan Pedro, homme et ganadero d'exception, a flairé le bon coup. "N'en parle à personne, recommande-t-il à Domingo. Jusqu'à ce que cela se sache, nous avons le tmps de prendre 5 ou 6 ans d'avance sur les autres." Dans les bons coups, Juan Pedro est un malin : 2 mois plus tard, ayant aménagé son toródromo, il convoque une conférence de presse autour de son... "invention" ! Un jour où Domingo le croise, il lui fait remarquer qu'il n'a pas respecté le secret. "Bien sûr, répond Juan Pedro sans vergogne, mais si on avait appris que l'idée venait de toi, je ne serais pas entré dans l'histoire !" Il est vrai que l'on connaît peu de grands hommes modestes...
Domingo, qui ne manque ni de finesse ni d'ouverture, explique : "Le problème est que les gens n'ont pas compris comment cela fonctionne. L'objectif est que ton toro soit capable de galoper 10 minutes. Au début, il tient 1 minute, puis 2. Quand il arrive à 10 sans s'asphyxier, il faut le laisser tranquille et ne plus le faire courir ces 10 minutes que tous les 10 ou 12 jours. Les courir systématiquement, toute la semaine ou un jour non l'autre, ne présente aucun intérêt. Quand le jour de la corida approche, on ne les bouge plus pour qu'ils s'arrondissent et conservent l'envie. Car le toro aime courir ! Le but est que, quand tu lui mets la muleta sous le nez, il fonce vers l'avant tête basse et répète ses charges en rond sans les refermer. C'est aussi simple que ça. Et quand il va au cheval, il pousse tête en bas. Combien de fois ? Deux."

2. Philosophie taurine
Dans ce même esprit, Justo HERNÁNDEZ ESCOLAR, le fils de Domingo, qui dirige de fait la ganadería depuis la première décennie du XXIe siècle [et plus précisément ?...], n'a aucune patience, même en tienta de macho : dès qu'il a vu la première pique, il dit au torero de toréer. "Pourquoi le piquer 8 fois si cela doit nuire à son rendement à la muleta ?..." Ce n'est pas autre chose que la poursuite d'une évolution commencée depuis plus d'un demi-siècle, voire bien davantage. Aux origines, par exemple, un grand élevage comme PABLO-ROMERO ne tientait quasiment que sur la bravoure au cheval ; depuis les années 1940-1950, il s'est mis à tenir compte de plus en plus de la "toréabilité" : le monde changeait de visage, et la corrida aussi en se centrant davantage sur la faena de muleta et moins sur l'affrontement brutal de la pique.
Où est la juste mesure aujourd'hui, sans que la corrida ne devienne du cirque ? Domingo pense voir juste : "(Cette manière de tienter) n'empêche pas notre ganadería d'être l'une des plus braves qui soit. Demande aux gens des cuadras de caballos quels sont les toros qui poussent le plus..." Et, une fois encore, il rend hommage à Juan Pedro : "Cela a été possible parce que la ganadería de Juan Pedro est très sélectionnée : tu peux choisir telle ou telle direction, du toro suave au toro brave. Dans le premier cas, tu obtiens une ganadería qui n'humilie peut-être pas beaucoup, mais elle a beaucoup de temple, elle est très noble et très facile pour les toreros. À cette version de Juan Pedro, il manque la volonté de suivre la muleta avec un peu de sauvagerie."
N. B. _ Que veut dire très sélectionnée ? La sélection oriente le troupeau dans une direction. Elle appauvrit forcément la diversité de son patrimoine génétique. Comment pourrait-on prendre ensuite une autre direction ? Il faut sans doute comprendre que la sélection de Juan Pedro savait conserver une grande diversité génétique entre les diverses et nombreuses "familles" (reatas) de son élevage. C'est d'ailleurs ce que disent les gens bien informés du mundillo : 'On trouve de tout chez Juan Pedro... Il a toujours de quoi changer de direction si telle orientation ne marche pas.' Il se dit aussi qu'il garde quelques souches de (quasi) pur vazqueño de veragua ; et, pour PARLADÉ (2), Juan Pedro DOMECQ MORENÉS retiendra du bétail (quasi) exempt de sang veragua... La ganadería "Juan Pedro" est vraiment sélectionnée avec une très grande compétence et une très grande sagesse, plutôt que "très" sélectionnée.
Toutefois, l'hommage, fort courtois, de Domingo envers Juan Pedro n'est pas empreint de platitude. Il est, au contraire, fort malicieux. "Quand j'ai acheté chez lui et que nous étions dans la voiture en train de regarder les vaches, son mayoral a dit : 'Avec celles-ci, Domingo a de quoi faire une bonne ganadería pendant 6 ou 7 ans'. Et moi, je pensais : serait-il possible qu'en 6 ou 7 ans je fiche tout par terre ?... Sept ans plus tard, les cartels de mes corridas étaient meilleurs que les siens." Domingo est décidément fort madré.
Modeste, malgré tout, il rend hommage à son veedor. "Ce succès fut en partie obtenu grâce à Fidel SAN JUSTO, le meilleur veedor de Salamanca. Au moment de choisir les toros qui iraient en corrida, il ne se trompait jamais. Je ne voulais pas assumer seul cette responsabilité, et j'avais confiance en lui. Je lui disais : on va laisser ici 6 corridas. Et il commençait : celui-là, toro ; cet autre, novillo ; ce troisième, dans les rues... Il les voyait à la perfection. S'il y avait 100 utreros, nous en laissions 50 pour les corridas : les mieux faits."
En fait, Domingo, le père, et son fils Justo ne sont pas tout à fait de la même école. Le père est plutôt un ganadero traditionnel de sensibilité torista, tandis que le fils consonne naturellemnt avec son temps et développe une imagination dont l'audace n'en finit pas de surprendre. Or c'est justement la créativité du fils qui a permis aux toros du père d'atteindre la place dont celui-ci avait toujours rêvé... Qu'on en juge déjà avec le choix du mayoral.
Gonzalo SEPÚLVEDA, le mayoral de GARCIGRANDE, n'est ni un homme de la terre ni même un homme du campo charro (la région de Salamanca). C'est déjà une sorte de révolution dans la tradition ganadera ! Il est madrilène, de Pozuelo de Alarcón exactement. C'est la passion du toro qui l'a emporté... une véritable vocation personnelle, qui ne vient pas de sa famille. Il décrit son parcours, un parcors vraiment atypique pour le mundillo tradiitonnel -le monde change !- : "(Mon aficion), je la dois à Antonio GAVIRA. Mon père était très ami avec lui, et l'été je passais beaucoup de temps au SOTO DE ROMA (Granada). C'est là qu'on m'a inoculé le virus du toro. Puis, voici 10 ans (vers 2004/5), j'ai suivi le cours pour mayorales -impensable autrefois : on se formait sur le tas, come en apprentissage- orgabisé à Cáceres. On m'y enseigna les bases théoriques, j'ai suivi des classes pratiques dans une petite finca que possède la Junta ; mais c'st ici que l'on apprend réellement. Quand je suis allé à l'école, je savais déjà monter à cheval car mon frère en a toujours eu. Puis, chez GAVIRA, je m'étais amélioré. À la fin de mon stage, j'ai été embauché chez Antonio SAN ROMÁN [dans une finca proche de Tolède]. Puis j'ai appris qu'on cherchait un vaquero ici ; je me suis présenté et on m'a pris. Quand le mayoral qui était en poste est parti, on m'a proposé sa place. J'ai eu de la chance." Les ganaderos en ont eu aussi, car Gonzalo a la réputation d'être l'un des meilleurs professionnels de sa génération. Il est intéressant aussi de le voir remarquer qu'aujourd'hui (2014/2015), les gens bougent moins, que ceux qui ont du travail le gardent car il n'y en a plus nulle part, alors qu'avant la crise, les vaqueros changeaient souvent. On notera que les fameuses fundas n'ont pas fait partie de la formation de Gonzalo : cette technique est devenue indispensable depuis moins d'une décennie. Gonzalo l'a apprise sur le tas et cherché à l'améliorer pour éviter les dégâts du début... comme tout le monde.

Dans les années 2014/2015, les utreros se vendent 1 an à l'avance grâce aux performances de leurs aînés. Pourtant la polémique règne. Certains estiment que ces toros sont les plus braves du moment, tandis que d'autres les voient comme les collaborateurs soumis des toreros [témoin l'accueil hostile, voire agressif, du public envers un lot pourtant supérieurement présenté, lors de la feria de la Madeleine à Mont-de-Marsan, en juillet 2015]. Comment des critères aussi divergents sont-ils possibles ? Manifestement, tout le monde n'a pas les mêmes pour définir ce qu'est la bravoure...
Il convient d'abord de se situer par rapport à l'histoire. Dans le passé d'autres ganaderías -à commencer par la maison DOMECQ !- ont subi des attaques similaires. C'est que, depuis un bon siècle, l'élevage du toro évolue dans la même direction : extraire de la sauvagerie initiale la bravoure, pour ensuite trouver en elle une noblesse, chaque jour plus sophistiquée, grâce à laquelle le toreo peut lui aussi évoluer. Sélection pointue... qui permet de comprendre pourquoi la bravoure noble constitue un alliage des plus instables, extrêmement délicat à maintenir !
Il semble assez évident que, si le spectacle taurin était resté tel qu'il était fin XIXe siècle, avec ses chevaux éventrés, son toreo de jambes plus que de bras et de poignets, face à des toros possédant plus de genio que de bravoure, il n'aurait pas survécu. Au contraire, en accédant à une dimension artistique supérieure, il passionna les artistes et les intellectuels les plus importants du XXe siècle. La fiesta brava a évolué en même temps que la société, et les toreros avec elle, face à un toro de plus en plus régulier dans ses charges. Dans ce processus, on a certainement éliminé trop de caste, trop de vigueur offensive ; d'où les préventions, souvent passionnelles, d'une part de l'aficion, tandis qu'une autre part, n'ayant d'yeux que pour le résultat et pour le style du torero, néglige de "voir" de quel genre de toro il s'agit. Pour autant, les uns et les autres de savent fort bien que l'émergence du toreo moderne n'a été possible qu'en limant les aspérités de la bravoure...
Cela étant, il y a toujours eu des ganaderías pour satisfaire tous les goûts : certaines, très dures, ont tenté de préserver la sauvagerie originelle et sont restées réticentes, voire réfractaires, à l'évolution imposée par la mode ; d'autres, au contraire, ont devancé et accéléré le raffinement de la bravoure en noblesse pour favoriser la "toréabilité". Mais les choses ne sont vraiment pas simples. Pour avoir eu un souci trop exclusif de la fameuse "toréabilité", certaines ganaderías sont tombées dans une mollesse fade et ennuyeuse [l'aficionado pensera au fameux "toro artiste" de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS]. Pour avoir cherché une caste indomptable, certaines ganaderías sont tombées dans la mansedumbre [c'est souvent le cas chez Dolores AGUIRRE... qui a pourtant fourni une corrida extraordinaire de grande caste à Saint-Martin-de-Crau, le 1er mai 2.013 !]. C'est pourquoi un certain nombre d'élevages a disparu, se trouve en danger, ou tente aujourd'hui d'adoucir quelques aspérités devenues rédhibitoires [l'aficionado peut penser à PARTIDO DE RESINA, alias PABLO-ROMERO, MIURA ou Victorino MARTÍN]. C'est ainsi que des ganaderías improbables, et en tout cas imprévues, peuvent émerger en quelques années, et que d'autres, fameuses, peuvent passer, soit pour un temps soit définitivement, "du Capitole à la roche tarpéienne"... Là aussi joue une sorte de sélection naturelle, avant tout commandée par les sensibilités de la société.
À qui le futur appartiendra-t-il ? Imprévisible. Par contre, GARCIGRANDE est certainement la ganadería du présent... encore que Domingo HERNÁNDEZ soit en train de lui tailler ds croupières !


Justo HERNÁNDEZ ESCOLAR : la passion créative du fils

Son père, Domingo, avait une sensibilité torista qui l'aurait sans doute rapproché la ganadería de ce que Ricardo GALLARDO a fait de ses juanpedro de JANDILLA avec FUENTE YMBRO. Justo, le fils, a suivi une autre voie, originale. En osant baser sa sélection sur le comportement du bétail, plutôt que sur les recettes traditionnelles qui cherchent à mesurer bravoure et noblesse dans un système théorique passablement aléatoire, il s'est lancé dans une aventure qui aurait pu le conduire au désastre.
Évidemment, il est très critiqué par une part de l'aficion qui -chat échaudé craint l'eau froide- pense toujours que l'on cherche à lui faire prendre les vessies pour des lanternes. C'est ce qui chagrine le plus Justo, que l'on mette en doute son aficion : "Cela me fait souffrir que certains aficionados, qui me critiquent si durement, puissent penser que je cherche un toro dévalué. Je laisse ma santé, ici, alors que je pourais avoir un négoce autrement rentable et vivre normalement. C'est pourtant ici que j'ai choisi d'être depuis toujours en essayant de faire de mon mieux. Je sais que je suis un type un peu rare... J'avais 13 ans quand mon père acheta la ganadería [il peut s'agir de l'achat de celle de MARIBÁÑEZ, en 1980 : Justo serait donc né vers 1967 - il peut s'agir de l'achat de celle d'Amelia PÉREZ-TABERNERO, en 1985 : Justo serait donc né vers 1972]. Un peu plus tard, j'ai commencé à toréer au campo les vaches d'Amelia, d'encaste murube, qui étaient très bonnes sans beaucoup de race. C'était la période d'Ojeda et, sans l'avoir jamais vu, je faisais tout comme lui en écoutant ce que l'on en disait."
Cette expérience lui a permis de faire éclore une trouvaille tout à fait inédite. "On tientait dans la vieille placita et je me mettais dans le burladero des toreros. J'écoutais ce qu'on disait depuis le palco : encore au cheval... plus loin... Mais je me suis aperçu que ceux d'en-bas parlaient autrement. Et j'ai compris que ceux d'en-haut en savaient moins que ceux d'en-bas. Ce qui posait problème. Ils n'étaient pas de grandes figures, plutôt des toreros modestes, mais leur manière de parler du toro me plaisait. C'était un autre langage, qui me séduisait. Bien que très jeune, j'ai réalisé que le toro n'était pas ce qu'en pensaient ceux d'en-haut: ils parlaient de la bravoure de manière incomplète tandis que ceux d'en-bas la disséquaient complètement."
Justo précise ce qu'il entend par là : "En-haut, ils ne voyaient qu'une embestida brute. L'aficionado ne voit qu'un mouvement global, alors que le professionnel le détaille minutieusement. Et cela m'intéresse davantage. D'un côté ils voyaient une explosion ; de l'autre, le moindre changement de mouvement. Je crois que j'ai appris à être ganadero en écoutant tout le monde, puis en expérimentant. Quoique, au bout du compte, je ne me considère pas comme ganadero : je suis un torero aficionado."
Qu'est-ce à dire ? "Je n'ai jamais eu le courage de toréer dans une arène, je n'ai même pas essayé. Mais cela m'a donné un grand avantage : je n'avais pas besoin de plaire au public, de chercher les applaudissements. Ce qui me permettait d'expérimenter: de voir jusqu'où on pouvait repousser les limites de telle vache... ou jusqu'où je pouvais m'installer pour vérifier si, en restant quieto, je pouvais lui faire décrire un tour complet. Je cherchais. À la longue, cela porte ses fruits. Je franchissais une limite, puis une autre, et j'apprenais. Je rêvais d'embestidas. Je voyais beaucoup de régularité dans les bêtes de Juan Pedro, mais je voyais aussi que, dans les grandes arènes, cela aboutisait à un toro sans profondeur, sans classe, qui embistait d'un bloc. Moi, j'aime qu'un toro embiste de manière déliée, que chaque mouvement soit indépendant des autres. Que si, toi, tu lui demandes de faire ceci, il le fasse. Que tu puisses modeler ses charges. Pour moi, le toreo, c'est ça. Que le toro mette la tête en bas et suive la muleta, pas qu'il bondisse dedans d'un bloc."
Ce ganadero-chercheur, qui ne peut plus toréer depuis qu'en 2011, un toro échappé d'une opération 'fundas' lui a flanqué une rouste monumentale et retourné un genou, reste modeste. Il n'est pas pétri de certitudes dogmatiques... à l'inverse de bien des aficionados connaisseurs qui, à force d'avoir peur de se faire gruger -une peur non dénuée de fondement !-, finissent monolithiques et péremptoires : "Je ne sais toujours pas si on obtient cela en misant sur la bravoure ou sur la noblesse. En vérité... je m'en fiche ! Je ne cherche pas un toro qui soit brave, manso ou noble... je ne sais comment le dire... Je cherche un toro qui "le fasse". Que sa manière d'embister soit celle que je recherche. Je n'ai pas un paramètre théorique disant que le toro doit être ainsi ou ainsi. Tout est perfectible. Pourquoi le toro devrait-il être brave de telle ou telle manière ? Qui l'a dit ?"
Et là, Justo dévoile le coeur de ses critères de sélection : "Moi, ce que je veux, c'est que le toro s'emploie à fond dans la muleta et qu'il la suive en se déplaçant vers l'extérieur pour que le torero puisse le guider par un simple mouvement du poignet, pas du bras, et le conduire ainsi en rond. Le toro doit en quelque sorte pousser la muleta, ce qui est a priori un signe de bravoure ; car si ce n'est pas le cas, ce qui est certain, c'est qu'il ne l'est pas. Et alors, il ne dure pas." Ce toro [de Domingo HERNÁNDEZ] en est une parfaite illustration.
Justo s'explique par comparaison : "Il y eut une époque où tous les toros tombaient, en Espagne, peut-être parce qu'on avait recherché trop de classe. Les ganaderos décidèrent alors de donner de la sauvagerie [fiereza] au toro, et nombre d'entre eux tombèrent en décadence. La sauvagerie est un concept qui, bien que difficile à définir, signifie que le toro embiste en bloc. Et je ne veux pas d'un toro qui embiste en bloc, parce que ce toro-là n'a aucune classe ni aucune profondeur. Ce concept de fiereza, par exempe, Juan Pedro DOMECQ y DÍEZ ne l'utilisait pas au début. C'est son fils, Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, qui en parla. Pour moi, c'est un synonyme d'explosion. Elle apporte une manière d'embister un peu folle. La question n'est pas que cela me plaise ou non ; c'est que je crois que, si on veut le toréer bien, le toro doit embister lentement et en restant très fixe. Attention ! L'autre toro me sert aussi, et on m'en a indulté quelques-uns de ce genre. Celui de Cáceres ["FANTASMA" -de Domingo HERNÁNDEZ-, castaño claro, nº 87, 460 kg, né en janvier 2011, grâcié par JULI au cours de son encerrona du 31 mai 2015], par exemple, était comme celui que je critique... Je ne le recherche pas, mais il m'en naît. D'ailleurs, il me naît de tout : des mauvais, des très mansos, des bravitos, tout ce que tu veux. Là je te dis juste celui qui me plaît et que je recherche.
Attention ! je ne cherche pas le toro noble et facile. La classe est une chose, la facilité en est une autre. Il me sort aussi des toros très arrêtés, qui te mettent au défi de t'en approcher, et ce n'est pas facile ! Je recherche le toro qui vienne avec promptitude, comme celui d'Atanasio ; parce que dans le cas contraire, s'il faut le toquer beaucoup, tu augmentes sa vitesse et, en plus, au pire tu le déplaces de sa trajectoire. Mais le plus curieux, c'est qu'il m'est sorti des toros comme celui que je cherchais avant même d'y avoir pensé. Cela veut dire qu'ils existaient mais que je ne les voyais pas ; peut-être parce que je n'avais pas affiné mon concept. Mais maintenant, je sais quel est mon toro, et les autres ganaderos me donnent de l'importance depuis qu'ils ont écouté les toreros en parler."
Tel est le résultat de 30 ans de réflexion et de sélection, librement et longuement expliqués par le ganadero lui-même... On voit bien que son succès, approuvé ou non, n'est pas le résultat d'un heureux hasard.
Justo, qui parle avec franchise, raconte même son cheminement. Il y a beaucoup de "au début" : "Au début, comme tout le monde, je mettais une note : B+, B-, S [Bien, Superior]... La note typique des anciens, qui est très relative. Ou bien des numéros au cheval et dans la muleta : 7/8, 8/8... Mais pourquoi 8 ? Parce qu'elle est bonne... Moi, je toréais, et je disais parfois à mon père : 'Celle-là, il faut la garder, hé !' Au début, on s'engueulait, puis il me donnait raison. Mais je pensais qu'après, il ferait ce dont il avait envie... Alors j'ai imaginé une autre manière : j'allais noter, moi ! Et au lieu de le faire par numéros, je l'ai fait par caractère. Au début, j'ai pris ceux identifiés par Juan Pedro [voir son livre : Del toreo a la bravura, 2010, I.S.B.N.: 978-84-206-9364-4]; mais, au bout de 15 jours, cela ne me convenait plus. Alors j'ai décidé de les décliner. Bravoure et noblesse, OK. Puis promptitude, constance dans la charge, répéter les muletazos, durer et querencias. Pour ce qui est de la noblesse, j'ai commmencé à distinguer la faculté à humilier, qui est souvent reconnue comme une caractéristique de la bravoure. Puis la longueur des charges, et leur tracé. Mobilité, suavité... en tout 24 caractères. Et 7 de plus au cheval : distance, fixité, promptitude, galoper, pousser et mettre la tête en bas. Et le soir, les engueulades reprenaient avec mon père qui me disait que je n'y connaissais rien et que j'étais un morveux. Pour chaque vache, des discussions sans fin. Et cela finissait toujours de la même manière : 'Je la laisse, mais sous ta responsabilité.' Et il l'écrivait ainsi. Puis arriva le moment où il me dit : 'Bon, fais comme tu veux, et que Dieu nous vienne en aide !'."
C'est à partir de ce moment-là que la ganadería a vraiment changé de galaxie et qu'elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui.


Justo HERNÁNDEZ et les ressources de l'informatique

Dans le même esprit que, de leur côté, un Juan Pedro DOMECQ SOLÍS ou un José CHAFICK, Justo utilise largement les ressources de l'informatique : généalogie, tientas et courses de ses pupilles sont enregistrées, et les films sont longuement visionnés pour comprendre le comportement des vaches et des toros. Mais Justo a une âme de précurseur et de découvreur...
"Au début [encore ! Il y a beaucoup de 'débuts' dans l'histoire d'un chercheur...], je faisais tout sans ordinateur, explique Justo : à la main, sur des fiches. Avec un arbre généalogique jusqu'à l'arrière-arrière-grand-père des bêtes parce que j'avais entendu dire au vétérinaire de la Unión [de Criadores de Toros de Lidia] que la consanguinité se contrôlait sur 5 générations. À la main jusqu'à l'arrière-grand-père, c'est faisable : il y a 16 noms. Mais pour la génération en amont, il y en a 32 ; la fiche de chaque vache était une encyclopédie -elle, 4 générations en arrière, ses fils, les notes-. Chaque fois qu'une vache mettait bas, il fallait que j'écrive un livre ! J'en arrivais à ne plus vouloir qu'elles fassent de veaux. J'ai pensé qu'il fallait trouver autre chose, mais à l'époque, il n'y avait aucun programme informatique prévu pour emmagasiner tout cela. Je n'avais pas un sou, j'étais au collège, j'avais 14 ou 15 ans [ce qui nous situe vers 1982 ou 1987 cf. plus haut], mais j'étais curieux. Je harcelais mon père avec les théories d'Álvaro DOMECQ, mais je ne pouvais pas lui dire d'investir dans un programme informatique. Alors je me suis inscrit à un cours d'informatique et j'ai imaginé un programme sous MS-DOS. Pour chaque ligne du programme il fallait écrire une phrase en anglais... je n'ai rien appris, mais j'ai compris comment fonctionnait l'informatique. Je ne savais pas le faire, mais je savais comment le faire." La passion de Justo se nourrit de recherche et de créativité depuis son adolescence.
"À la fin, j'ai rencontré un étudiant qui me dit qu'il pouvait me le faire, sans rien savoir des toros. Ce n'était pas une merveille, mais ce fut le premier programme ganadero. Il permettait de sortir la fiche complète de chaque vache. Par la suite, j'ai imaginé 4 programmes supplémentaires. Ce que je voulais voir, par exemple, c'était toutes vaches notées 7 à la muleta, toutes celles qui possédaient telle ou telle caractéristique... En fait, toutes les bonnes idées qui furent développées par la suite dans le programme de la Unión (UCTL), c'est moi qui les avais eues. Mais au bout d'un moment, je me suis rendu compte que, malgré la note, je ne savais pas ce que transmettait la vache ; après avoir vu 5 de ses fils, j'étais incapable de deviner comment serait le suivant. Je ne pouvais rien garantir, car un avait humilié, un autre moins, un troisième pas du tout. Par contre, je voyais bien quelle était la vache bonne, la très bonne, la mauvaise. Alors je me suis lancé dans une autre technologie grâce aux ordinateurs qui possédaient davantage de mémoire et aux caméras DVD. En 3 mois 1/2, j'ai intégré au programme les images des tentaderos et des corridas. J'ai pu enfin tout voir. Qu'une vache, par exemple, transmettait à tous ses fils un même caractère. Incroyable ! Grâce à la vidéo. Et pour le père pareil : il ne transmettait pas à tous la même bravoure, mais la même manière d'embister. Tous le faisaient pareil, tous avaient en commun la même manière de charger... J'ai pu en déduire une logique dans le comportement : cette vache donnait ceci, ce toro donnait cela. Avec les toros, tu disposes de plus d'informations car ils ont davatage de fils. Et on arrive à la conclusion qu'au-delà des concepts classiques de bravoure ou de noblesse, voire des caractères, ce qui se transmet le mieux, c'est la manière d'embister. Un geste." Voilà une découverte très originale, novatrice et, du moins pour GARCIGRANDE et Domingo HERNÁNDEZ, décisive.


Justo HERNÁNDEZ : un nouveau concept de sélection

Justo HERNÁNDEZ ose donc baser sa sélection sur le comportement du toro, et prend des distances avec les critères traditionnels, assez aléatoires, de bravoure et de noblesse. L'aventure était osée. Elle pouvait le mener au désastre. Il l'a tentée avec prudence et détermination.
"Je ne voulais pas perdre les acquis en poursuivant des chimères. J'ai progresé pas à pas, tout en conservant les souches traditionnelles pour pouvoir revenir en arrière. Aujourd'hui (2014/2015), je suis résolu à continuer dans cette voie parce que je vois les résultats. Mais je suis toujours dans l'inconnu : et si tout cela finissait par dégénérer ?"
C'est le recours aux images plus qu'à la mémoire -Justo ne s'en reconnaît aucune !- qui a été le moyen décisif. "Au début [encore !], il s'agissait de chercher des choses que nous ne savions même pas définir mais qui sautaient aux yeux dès que tu pouvais visionner l'un après l'autre tous les fils d'une même vache." C'était soit le même rythme dans les charges [embestidas], soit le fait d'humilier beaucoup, soit celui de galoper dans la muleta ou de se coller au torero. "Chacun te donne une information, que tu peux identifier comme le patrimoine transmis par la vache. Mais tu ne la connais pas avant de la voir. Il y a bien sûr d'autres caractères dont tous n'héritent pas, mais ce trait principal est commun à tous, ce qui te permet d'anticiper : ce toro va faire ceci ou cela. Il sera plus ou moins brave, plus ou moins mobile, mais il va embister de telle manière."
Dans la manière de juger les toros, Justo a encore une finesse : "Il y a un autre élément fondamental au moment de tirer tes conclusions : il faut se fier davantage aux bons toros qu'aux mauvais. Le mauvais l'a peut-être été en raison des circonstaces extérieures : problèmes sanitaires, manque de force... ou autres. Le bon, s'il l'a été, mises à part ses qualités intrinsèques, était forcément dans sa plénitude ce jour-là. À un autre moment, le mauvais aurait peut-être été bon. Je suis arrivé à cette conclusion par la voie de la logique, pas par la tradition. Je ne prétends pas être un pionnier, loin de là, mais ce fut ainsi." Toujours cette prudence-méfiance paysanne, qui est aussi celle de son père Domingo...
Mais qu'on ne s'y trompe pas ! "Je ne cherche pas le toro facile et, d'ailleurs, il ne l'est pas. C'est un toro reconnaissant quand on lui fait bien les choses, ce qui n'est pas à la portée de tous. Ce que je recherche, cette embestida qui ralentit tout en suivant la muleta vers l'extérieur des passes, elle a existé à d'autres moments. Victorino possédait cette particularité quand tous ses toros embistaient à la mexicaine, en humiliant beaucoup, au pas... ou VILLAMARTA, à une autre époque. Tu crois que "MANOLETE" était stupide ? Il tuait toutes les corridas de VILLAMARTA parce que ce toro embistait ainsi. On disait que c'était un toro irrégulier, mais c'est parce qu'on en a fait un toro vulgaire. Si on avait cultivé cette vertu, on l'aurait développée chez tous les animux de cet encaste au lieu de la constater seulement chez quelques-uns. Mais on a cherché d'autres caractéristiques : qu'il vienne de loin, qu'il possède beaucoup de fixité... On l'a standardisé, mais pas à partir de ce qu'il possédait de meilleur : sa faculté d'embister en cercle... et à la fin, ils l'ont perdue. Chez NÚÑEZ, on essaie de revenir en arrière pour la retrouver."
Comment apprécier la valeur de ce nouveau concept de sélection ? La logique qui a poussé Justo HERNÁNDEZ à élaborer sa nouvelle méthode, révolutionnaire, de sélection est parfaitement légitimée par les résultats obtenus dans l'arène, même si elle est loin de faire l'unanimité chez les aficionados. Mais, voilà... personne ne fait l'unanimité chez les aficionados ! Aussi, de même que Terres Taurines n°43 disséquait avec rigueur les livres de Manuel RINCÒN afin de comprendre comment était né cet encaste fondamental, il convient d'étudier minutieusement comment, chez GARCIGRANDE, est en train de naître le toro le plus représentatif d'une époque où le spectacle taurin connaît une mutation profonde. Qui, mieux que le ganadero lui-même, peut en rendre compte ? D'autant plus que, pour la première fois, il est disposé à tout raconter : "Je ne sais pas quel type de livre tu vas faire, dit-il à André VIARD, mais je te parle avec mon coeur. Je dis tout. Je voudrais que les gens comprennent que ce projet représente toute ma vie, que j'y laisse la santé et que, même si je possède une philosophie différente de celle des autres, ce que je recherche est respectable. Je suis mon idée. Peut-être n'a-t-on jamais entendu aucun ganadero parler comme je le fais, mais c'est précisément pour cela que j'ai accepté de tout te raconter. Je suis comme cela. Je parle avec franchise ou je me tais. Je ne sais pas comment les gens me voient... Au bout du compte, je ne crois pas à la notion de reata (famille), je crois à l'animal." Cette dernière profession de foi semble quelque peu excessive si on la prend au pied de la lettre. Les familles génétiques existent bel et bien ; on ne peut les tenir pour nulles et non avenues sans tomber, un jour ou l'autre, dans la consanguinité. Sans doute Justo veut-il dire que son critère majeur de sélection n'est pas forcément propre à tous les toros d'une même famille : c'est l'animal, et non sa famille en tant que telle, qui transmet tel ou tel caractère.
À l'époque de la révolution mexicaine (1910-1920), probablement les frères LLAGUNOS ont-ils réalisé un travail comparable à celui de Justo HERNÁNDEZ pour obtenir le fameux "saltillo mexicain" dont l'embestida lente et régulière, si différente du saltillo originel, permet une merveille de temple. Et qu'ont-ils fait ? À partir d'une souche fort réduite de saltillo, ils ont croisé, épuré, misé sur tel ou tel semental... Qu'a fait Justo ? Il a travaillé de même à partir de 3 sources différentes issues d'un même tronc vistahermosa :
° chez Domingo HERNÁNDEZ : sementals de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, d'encaste juanpedro sur les vaches d'Amelia PÉREZ-TABERNERO, soit l'encaste antonio pérez [composé de murube (1885), plus du parladé (1911 et 1916) et enfin du tamarón (1919) : tous les trois appartenant à une même branche du vistahermosa] ;
° chez Domingo HERNÁNDEZ aussi : sementals de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, d'encaste juanpedro sur les vaches de Domingo ORTEGA, d'encaste pur gamero cívico, soit du parladé ;
° chez GARCIGRANDE : purs Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, d'encaste juanpedro, soit parladé-tamarón-lacorte-mora figueroa plus un peu de vázquez-veragua.
L'ensemble forme un tout diversifié, mais fort homogène puisque entièrement issu de la branche murube-ibarra-parladé du vistahermosa. D'autre part, Jesús BERNAL, le mayoral de Domingo HERNÁNDEZ, apporte une précision importante : "Le grand mérite de Justo [HERNÁNDEZ ESCOLAR] est d'avoir conservé le pur DOMECQ dans le fer de GARCIGRANDE et de n'y voir introduit aucun semental du croisement [de chez Domingo HERNÁNDEZ]. Santiago "EL VITI" avait commis cette erreur, ici à TRAGUNTÍA. Il y avait une partie qui venait de GALLARDO [lequel ?] et une autre de Lisardo [SÁNCHEZ de BOTOA]. Il disait que c'était la même chose puisque tout venait d'Atanasio [FERNÁNDEZ], mais ce n'était pas pareil. Il a tout mélangé, et cela ne fonctionnait plus comme avant. Tout le monde le lui disait, mais non : il s'entêtait. Et quand il a voulu faire marche arrière, c'était trop tard. Il n'vait rien gardé de pur, ni d'un côté ni de l'autre. Ici, on est à l'abri de ça : à GARCIGRANDE il n'y a que du DOMECQ pur et jamais on n'y met su croisement de TRAGUNTÍA." C'est le grand secret de tout croisement : garder pures une partie des souches d'origine. Lisardo procédait ainsi, consevant à part ses urquijo pour sélectionner les reproducteurs qu'il mettait sur les vcahes atanasio.
Justo raconte : "Je me souviens que, quand mon père alla acheter à Juan Pedro [1986/1988], celui-ci m'invita à tienter. Et moi, comme un couillon, habillé de corto, j'ai subi le ridicule de ma vie : incapable de rester debout 3 minutes... Ces vaches embistaient beaucoup, sans s'arrêter. J'étais habitué à celles d'Amelia qui étaient braves mais ne répétaient pas autant et jamais aussi vite. Elles avaient l'allure tranquille des murube. Quant à celles d'ORTEGA, elles venaient de loin mais ne s'employaient jamais par le bas. Elles passaient à mi-hauteur, sans trop d'agressivité, puis sortaient tête haute ; le maestro s'en fichait : elles correspondaient à sa manière de toréer, en andant (marchant) avec elles. J'étais habitué aussi à toréer celles de contreras [provenant de l'achat de MARIBÁÑEZ en 1980, mais rapidement éliminées par Domingo HERNÁNDEZ], qui avaient beaucoup de fixité mais c'est tout. Celles de Juan Pedro étaient beaucoup plus braves que toutes les autres. Ce fut une découverte fondamentale qui me donna à beaucoup réfléchir." Voilà encore, visible seulement après coup, une autre source de la méthode révolutionnaire de Justo pour sélectionner ses toros. Là encore, il ne s'agit pas d'une théorie, d'une idélogie, ni d'une tradition : il s'agit d'une expérience de terrain... volteretas à l'appui ! qui vient attirer l'attention sur un aspect des choses. Justo l'exprime très clairement : "Je me sens ganadero quand je fais des expériences ici, tout seul. Ce qu'il en reste est ce qui se voit dans les arènes, mais ceci n'est que le résultat de cela, la concrétisation de mes doutes. Ganaderos, nous dépendons au niveau commercial du pourcentage de toros qui embistent. Mais le génie, à partir d'un semental qui donne une qualité particulière, c'est d'en sélectionner 4 autres susceptibles de la transmettre de manière systématique et, au bout de 10 ou 12 ans, de la voir approfondie par les petits-fils du premier."


Les mystères du juanpedro [DOMECQ SOLÍS]

Justo HERNÁNDEZ ESCOLAR raconte. "Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, qui a fait sa ganadería sur la base de 3 lignés fondamentales, nous a permis de lui acheter des sementals de ces 3 lignées." C'est fort intelligent car, en diffusant largement son encaste, il le diversifie et en assure l'avenir par la diversité génétique. L'a-t-il voulu comme tel ? C'est possible, voire probable, mais pas certain... "Lui, c'est un génie, commente Justo avec modestie... et prudence ; moi, j'ai eu de la chance."
Les fondateurs de ces 3 lignées chez Juan Pedro sont :
1° "DECIDOR" : il vient d'ALGARRA, à qui Juan Pedro DOMECQ DÍEZ, le père de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, avait vendu la moitié de sa ganadería en disant qu'aucun de ses fils n'avait l'aficion ! [Illusion d'un père n'acceptant pas que son fils ne soit pas copie conforme ? Rouerie d'un ganadero voulant assurer l'avenir de son encaste et même son hégémonie, sans en avoir l'air ? Ou... ] Cette moitié représente quelque 200 vaches, en fait partagées -dans quelle proportion ?- avec Diego PUERTA. Après la mort de son père, Juan Pedro DOMECQ SOLÍS cherche un nouveau semental dans les livres d'ALGARRA : il y trouve ce "DECIDOR". Le "GAMBERRO" de GARCIGRANDE est fils de "DECIDOR".
2° "ARTILLERO 30" : un toro que son oncle Salvador DOMECQ DÍEZ (ganadería EL TORERO) avait offert à Juan Pedro DOMECQ SOLÍS parce qu'on le lui avait toréé de nuit et qu'il venait d'une famille extraordinaire.
De ces 2 toros vont partir 2 lignés fondamentales de GARCIGRANDE.
3° et "TAPADITO" : il a une jolie histoire, qui montre bien la place de la chance et du flair dans une ganadería. Le jour de sa tienta, ce toro sort comme un fou, sans aucune fixité, envoie une ruade dans le peto du cheval et part au galop. Juan Pedro, qui l'a jugé au premier coup d'oeil, lance : "Puerta!" Mais son oncle Perico [Pedro DOMECQ DÍEZ, élevage JANDILLA] intervient : "Non ! Il faut le toréer. C'est le toro qui va faire ta ganadería." Stupéfaction ! Mais comme on sait que cet excentrique sait "voir" les toros de manière remarquable, on l'écoute et on torée ce "TAPADITO" : il est approuvé ! C'est effectivement de lui que va sortir la 3e lignée fondamentale de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS. Juan Pedro n'avait vu que le défaut évident de cette ruade. Perico, lui -à quel détail ?...- avait vu une vertu cachée. Les HERNÁNDEZ n'ont pas connu "TAPADITO", mais Juan Pedro leur laisse l'un de ses fils : "ESTORNINO 68", âgé de 2 ans à peine ; il leur couvre 30 vaches [au moins en partie, des vaches de Domingo ORTEGA de la ganadería Domingo HERNÁNDEZ], puis Juan Pedro le récupère. Deux ans plus tard, il est lidié à Valencia, où il est bon. Mais Juan Pedro n'aura jamais la même confiance envers sa lignée qu'envers celles d'"ARTILLERO 30", ou "DECIDOR" et "GAMBERRO".
Et c'est là que Justo va avoir, dans sa recherche, un coup de génie, à contre-courant de toute l'histoire ganadera.

Quand il voit qu'"ESTORNINO 68", fils de "TAPADITO", est sorti bon à Valencia, il décide de choisir l'un de ses fils, "très bonito", pour le tienter. Ce toro ne plaît pas à son père, très "torista", qui en préfèrerait un "plus sérieux". Engueulade rituelle entre père et fils, qui n'arrivent pas à s'entendre sur un choix parmi les 18 ou 19 erales nés d'"ESTORNINO 68". Finalement, Justo arrive à convaicre son père d'appeler Juan Pedro pour lui demander son avis. Il répond directement par téléphone, sans même l'avoir vu ! qu'il préfère celui que propose Justo : "PITERO 21". On le tiente, déjà âgé de 3 ans, avec un fils d'"ARTILLERO 30". "PITERO 21" va bien au cheval, sans plus. "FUNDI" commence à la toréer... et là, il se met à embister avec un rythme, un temple, une classe, une profondeur exceptionnels. Au bout d'un certain temps de ce tonneau, à la sortie d'un muletazo il file aux planches. FUNDI l'en sort, mais il y revient. Dégonflé. Fini ! Mais comme ils n'ont pas d'autre choix, les ganaderos le mettent quand même sur les vaches en souvenir de ses somptueuses embestidas. "Il fut le premier manso que j'ai utilisé sciemment comme semental !", avoue Justo... qui doit ensuite supporter son angoisse pendant 2 ou 3 ans avant de pouvoir juger du résultat : "Chaque jour je me demandais : Et si je fous tout par terre ? Comment ai-je pu prendre un tel risque ?". Qu'allait-il transmettre à ses fils : le meilleur ou le pire ? Finalemnt, il transmettra les deux : soit la classe qu'il avait montrée un moment, soit une mansedumbre faisant honte à la ganadería. La qualité ou les planches ! "Quand un de ses fils se lidiait, je ne vivais plus. Je guettais le moment où il allait s'enfuir aux planches. Le pire pouvait survenir à tout moment. Quand tu connais le vice caché, tu ne vis pas. Malgré tout, "PITERO " est un toro qui m'a énormément donné et qui fut fondamental."
Cette expérimentation osée allait ensuite s'avérer déterminante ; mais il fallait consolider la sélection grâce aux 2 autres lignées de juanpedro qui inspiraient davantage de confiance : celles de "DECIDOR" et d'"ARTILLERO 30", tous deux célèbres pour leur bravoure profonde.
On trouvera chez Domingo HERNÁNDEZ des précisions sur le rôle de ces juanpedro. En particulier par les fils de "GAMBERRO", une lignée de toros un peu bastos, mais excellents, dont les sementals "FORTUNITO" et "FLOJÓN". "À la mort de "GAMBERRO", dit Domingo HERNÁNDEZ, j'avais 4 de ses fils comme sementals, sur nos 2 fers mais surtout sur GARCIGRANDE"

Justo a déjà tenté une expérience audacieuse avec "PITERO ", son premier semental manso. Il va persévérer. "J'avais aussi sur les vaches "ESTANQUERO" -frère de père de "PITERO "-, qui fut le seul toro que j'aie utilisé comme semental sans le tienter car il voyait mal des 2 yeux mais provenani d'une excellente reata (lignée). C'était le frère d'un toro excellent sorti à Valencia dans la première corrida que nous y avions lidiée [en 1992, semble-t-il] ; il avait été renvoyé aux corrales, mais avait eu le temps de montrer ses qualités. Les fils d'"ESTANQUERO" sortaient extraordinaires jusqu'à 3 ans. Moins à 4. Ceux du "PITERO ", c'était le contraire ; comme il était mansito et embistait sans trop s'employer, c'est à 5 ans que ses fils sortaient d'apothéose. Avec l'âge et le trapío du cinqueño, ils batifolaient moins et embistaient avec beaucoup de classe. "ESTANQUERO" donnait quand même plus de régularité mais, à 4 ans, il leur manquait quelque chose. Nous avons donc envoyé un de ses fils dans une novillada à Esquivias, le 27 février 1999 : un "FERMENTADO 40", né d'une vache de super classe. Il sortit très distrait, rua 2 fois dans le peto et il fut impossible de le piquer tellment il était manso. Mais dans la muleta, il eut une classe extraordinaire, avec du rythme, de la profondeur, des charges lentes... et sans se dégonfler. Il fut grâcié [!?... Quand le 3e tercio éclipse tout le reste], revint ici et partit immédiatement sur les vaches. A vrai dire, ce fut un toro irrégulier, avec des fils extraordinaires et d'autres qui me faisaient honte tellement ils étaient mansos. "FERMENTADO 40" donnait un toro exigeant, il fallait s'en approcher. mais si tu faisais l'effort, il te le rendait et te respectait. TALAVANTE, qui le connaissait à la perfection, en toréa un ainsi à Valencia et il fit exploser les arènes. C'est un génie. Il prit 2 ou 3 volteretas, s'en releva avec le sourire, les gens étaient effrayés. Je compris qu'il y avait là un filon. A l'époque, j'étais un jeune ganadero, tout nouveau, et personne ne m'écoutait quand j'expliquais pourquoi je le laissais. Au bout de 3 ou 4 ans, les fils de "FERMENTADO 40" devinrent immenses, embistèrent moins, et j'ai perdu confiance. Certains sortaient en me disant : 'Regarde bien, je vais te rendre plus ridicule que jamais !'. Alors je l'ai enlevé. J'ai retrouvé confiance en lui grâce à ceux de ses fils que j'avais mis sur les vaches : ils donnèrent plus de régularité et de grandes qualités. Moi, j'aime les toros centrés, vertueux, et les (petits-)fils de "FERMENTADO 40" l'étaient plus que lui. Je souffre beaucoup quand mes toros n'ont pas la qualité et la classe qu'ils devraient. Heureusement, ses fils ont transmis sa classe de manière plus régulière. Maintenant, toute la ganadería va dans cette direction ; ça aide. Avant, les vaches étaient moins définies ; en mettant dessus un toro qui l'était moins aussi, les résultats étaient en dents de scie. Quand les fils sortaient mansos et sans qualité, je vivais un calvaire."
Et là, Justo dévoile ce qui se passe en catimini quand une ganadería appréciée des vedettes sort de mauvais toros : "Quand les toreros te regardent de travers, ou que les banderilleros balancent une vanne entre les dents en passant près de toi et avec raison !... Quand un toro manso, comme ce "FERMENTADO 40", ne donne même pas la vertu qu'il devrait, on ne voit que le mauvais. Les gens doivent penser : 'Mais qu'a fait ce type dans sa ganadería pour sortir des toros si mauvais ? Comment a-t-il réussi à réunir tous les défauts à la fois ?' C'est le problème d'incompréhension que je suscite... Cela ne me déplaît pas ! C'est cela GARCICHICO. Un pari qui finit mal. Avec le mauvais, nous ne décevons jamais : il y en a tous les coups ! Ils ont raison."
Justo commente sans complaisance, mais non sans une secrète fierté, l'originalité du GARCICHICO : "J'ai cherché un toro différent. Cela n'a rien à voir avec le fait qu'il prenne plus ou mons de piques : j'adore les piques. Le problème est que, parfois, tu es bloqué dans un no man's land, et alors le pétard est monumental. J'en suis responsable et je l'assume. Je le dis sans problème : mes pétards sont les plus retentissants que personne n'ait jamais allumés ! Quand un toro n'a aucune qualité, pas une passe, mais qu'il est brave, ce qui est souvent le cas dans une ganadería, ce n'est pas trop grave. Au moins il a été brave. Il a fait tomber le cheval. Je peux me vanter d'être un ganadero intègre. Mais moi, comment me défendre ? Fusillez-moi ! Vous avez raison : c'était une merde, un GARCICHICO. Tuez-moi ! Que puis-je dire d'autre ?" C'est là qu'apparaît la fierté : "Le problème est qu'un certain pourcentage doit sortir ainsi pour que les autres sortent comme je l'espère. Maintenant, quand les toreros connaissent le troupeau, qu'ils ont vu mes programmes et tout, ils se moquent quand sort le canard noir. Ils me dosent : 'Franchement, Justo...' Je crois même que cela les amuse, quand ça arrive. Ils savent que l'autre va sortir après. Si tu revise mes statistiques une saison après l'autre, tu vois la proportion exacte des uns et des autres. Au bout du compte, toutes les grandes faenas de ces dernières années ont été faites à des fils ou des petits-fils du 40, "FERMENTADO". Mieux encore : si tu vois les publicités des figuras dans les revues -les meilleures photos de la temporada-, la plupart sont prises devant des petit-fils du 40. C'est une de mes grandes satisfactions."
Justo entre dans le détail, montre... et finit par se moquer quelque peu des aficionados ignorants, doctrinaires ou donneurs de leçons. Parmi les fils les plus fameux de "FERMENTADO 40", on trouve BONDADOSO 5 : né en 2.000 et marqué du fer Domingo HERNÁNDEZ, il a été grâcié à Córdoba par "FINITO DE CÓRDOBA" en 2004. Justo : "Tous les fils du 40 vivent vieux. "BONDADOSO 5", qui est toujours [2014/2015] sur les vaches à TRAGUNTÍA [donc chez Domingo HERNÁNDEZ], est un toro à part. Il donne un toro qu'il faut toréer la muleta sous les yeux et en le conduisant [en le menant, disent les Français] beaucoup. Plus tu lui mets la pression, plus il va loin. Plus tu lui baisses la muleta, plus il allonge sa charge. D'habitude, quand un toro reste court, les toreros qui ne le connaissent pas s'enlèvent ou donnent un toque fort. Lui, c'est le contraire : tu lui baisses davantage la muleta et il repart de l'avant. Il faut avoir confiance en lui. Mais "BONDADOSO 5" donne aussi un toro très compliqué. Il m'en est sorti quelques-uns le dimanche de Pâques à Arles, et "MANZANARES" leur avait coupé 4 oreilles [probablement en 2014]. Mais il fallait oser se mettre devant. Il est sorti aussi de "BONDADOSO 5" une autre branche qui est longue à s'échauffer, mais quand ils démarrent, ils ont beaucoup de rythme et s'ouvrent beaucoup. Ces toros passent parfois pour pires qu'ils ne sont. Mais c'est positif pour le spectacle parce que personne ne leur voit de possibilités, sauf le torero, jusqu'à ce qu'ils rompent enfin... et le public en attribue tout le mérite au torero. Mais pour qui sait voir, dès le premier capotazo, on devine leur potentiel. Tant qu'il ne s'arrête pas, l'enfoiré, il ne montre pas ses qualités. Mais quand il se décide, sa vertu est évidente. Aussi bien dans le Domingo que dans le GARCIGRANDE." Là, on peut constater que même le bon toro de la ganadería n'est facile qu'en apparence... Et tout cela grâce au manso "FERMENTADO 40"
Mais avec les toros, on va souvent de surprise en surprise : "Quand j'ai enlevé "FERMENTADO 40" parce qu'il ne me donnait plus rien de bon, j'ai voulu le faire toréer malgré son âge. J'ai appelé JULI. Je ne le connaissais pas plus que cela. Je lui ai expliqué que je voulais voir comment le toro embistait 'de vieux'. Il vint, et "FERMENTADO 40" embista au ralenti, lentement, lentement, mais en se mettant vers l'intérieur, tout en allant de l'avant avec un rythme incroyable et une super classe."
Il est intéressant de savoir que le 1er ganadero salmantino à avoir eu l'idée de sélectionner sur la base de la mansedumbre a été le génial Antonio PÉREZ, qui qualifiait ses toros de "stupides et sans freins" et conseillait à ses confrères charros de ne pas élever de toros trop braves au cheval s'ils voulaient triompher. Pendant plus d'un quart de siècle Antonio PÉREZ régna sur les ferias aux côtés de ses amis figuras. Mais au bout du compte, la mansedumbre prit le dessus et ses enfants en subirent les conséquences. Antonio, Mercedes et Amelia PÉREZ-TABERNERO MONTALVO vécurent la décadence du troupeau qu'ils s'étaient partagés. Seul leur frère Juan Mari comprit à temps qu'il fallait injecter du sang nouveau, ce qu'il fit à MONTALVO avec des sementals de Juan Pedro DOMECQ DÍEZ (et éventuellement DOMECQ SOLÍS à partir de 1978). Après avoir racheté la part d'Amelia, Domingo HERNÁNDEZ opéra un croisement similaire avec des toros de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS... et la ganadería revint dans toutes les ferias.


Les pères de la ganadería GARCIGRANDE
Justo HERNÁNDEZ ne cultive pas le secret. Comme le faisait Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, Justo ouvre ses livres et son ordinateur à qui veut comprendre. On y trouve, entre autres, la filiation de tous les reproducteurs depuis les 3 patriarches de Juan Pedro -"DECIDOR"/"GAMBERRO", "ARTILLERO 30" et "TAPADITO"- jusqu'aux plus récemment approuvés, dont on ignore encore les caractéristiques qu'ils vont transmettre à eurs descendants.
° A partir d'"ARTILLERO 30", la meilleure lignée est celle de "GENIUDO 1" et "BRAVÍO 21", avec des sementals comme "GORRIÓN" et "RODADOR" ; mais aussi la lignée d'"HUMORISTA" et de "FRITURERO", de laquelle vient le fameux "PASIÓN" grâcié à Arles et dont on n'a pas encore vu les produits.
° De "GAMBERRO", qui débarque à GARCIGRANDE dans son grand âge, sont issus "FLOJÓN 19" et "FLOJÓN 76", ainsi que "BODEGUERO", "RETADOR" et "FORTUNITO". "MOSQUETERO 23", petit-fils de "FLOJÓN 19", sera grâcié par Antonio FERRERA à Olivenza en 2.011. On notera aussi "GIRASOL".
° Quant à la lignée d'"ESTORNINO 68", fils du "TAPADITO" de Juan Pedro, il est le père d'un autre "ESTORNINO". Le père aussi d'"ESTANQUERO", lui-même père de "FERMENTADO 40" -le fameux manso source de "tout le grandiose et de tout le pire" de la ganadería- ainsi que de "PITERO 21" -l'autre manso fondateur de la ganadería-. Deux mansos pour construire une ganadería vedette... quelle réalité troublante pour les ganaderos qui, recherchant la bravoure et la caste, ont surtout produit des toros âpres et décastés...

Les sementals étoilés de GARCIGRANDE et de Domingo HERNÁNDEZ
° Si "FAVORITO 66" [pur juanpedro, mais issu de quelle lignée ?], premier toro marqué du fer de Domingo HERNÁNDEZ à être grâcié, à Tolède en 1994 par "JESULÍN", laisse une belle descendance, il n'a quand même pas fait de miracle. Avec "FERMENTADO 40", il n'en va pas de même : Justo lui a attribué 4 étoiles, et il est le seul à avoir reçu pareille distinction. Pourtant "Il m'a donné le meilleur et le pire", ne cesse d'insister Justo...
° En 1994 aussi, Manolo SÁNCHEZ grâcie "FERVOROSO" [pur juanpedro, mais issu de quelle lignée ?] en festival à Íscar : Justo lui attribue 1 étoile.
° Une étoile aussi pour "ENTONADO" [pur juanpedro, mais issu de quelle lignée ?] grâcié par "FINITO DE CÓRDOBA" à Almendralejo.
° Mais 3 étoiles, pour "VALEROSO 28", petit-fils d'"ESTANQUERO", et arrière-petit-fils d'"ESTORNINO 68" par "CÁLIDO", grâcié par Antonio FERRERA à Monóvar le 3 septembre 2.003. Aux 3 étoiles de Justo, Jesús, mayoral de TRAGUNTÍA (élevage Domingo HERNÁNDEZ), aurait volontiers ajouté une autre au vu de sa descendance. Sa mère "VALEROSA" provenait du fer d'Amelia PÉREZ-TABERNERO MONTALVO.
° Autre fils d'une vache d'Amelia ayant reçu 3 étoiles, "BONDADOSO 5", né en 2.000 et marqué du fer de Domingo HERNÁNDEZ, grâcié à Córdoba par "FINITO DE CÓRDOBA" en 2004. Son père était le fameux "FERMENTADO 40".
° Trois étoiles encore pour "EMBARCADO 30", fils d'"ESTORNINO 68" et petit-fils de "TAPADITO", grâcié par Pedro GUTIÉRREZ MOYA "NIÑO DE LA CAPEA" en 2.006 à Alba de Tormes.
° Par contre, 1 seule étoile pour "JACAPERRAS" [issu de quelle lignée ?], que le même grâcia en 2.007 dans le même lieu.
° Deux étoiles pour "LANERO", grâcié à Nîmes par Javier CONDE en mai 2.007. Très brave dans un long puyazo, suivi d'un autre normal, il s'était distingué par une mobilité et une classe assez stupéfiantes, galopant dans la muleta et permettant à CONDE le toreo le plus classique comme le plus baroque. Une faena qualifiée de "psychédélique" par plus d'un ! "LANERO" est, hélas ! mort jeune, mais sa tête naturalisée orne un salon... alors qu'il ne reste rien de "FERMENTADO 40", pas même une photo !
° Une seule pour "TAPONERO" [issu de quelle lignée ?], grâcié pat TALAVANTE en 2.010 à la Alquería del Niño Perdido.
° En 2.011, "JULI" indulte "PEGADOR", fils de "BRAVÍO 21" et petit-fils de "GENIUDO 1", qu'il emportera ensuite dans sa ganadería comme semental etauquel Justo avait attribué 3 étoiles.
° En 2.011 aussi, trois semaines plus tard, "MOSQUETERO 23", petit-fils de "FLOJÓN 19", sera grâcié par Antonio FERRERA à Olivenza. Pas encore [2.015] d'étoile attribuée : on attend de voir ce qu'il va transmettre.
° Un mois après, à Arles, "JULI" grâcie "PASIÓN 73", petit-fils d'"HUMORISTA" et arrière-petit-fils d'"ARTILLERO 30". Pas encore [2.015] d'étoile attribuée : on attend de voir ce qu'il va transmettre.
° En 2.013, à Arles encore, est grâcié "VELERO". Justo HERNÁNDEZ, ému : "Il eut énormément de classe, s'employa à fond et fut très brave. Il avait encore une faena dans le ventre après l'indulto." Pas encore [2.015] d'étoile attribuée : on attend de voir ce qu'il va transmettre.
° lE 20 OCTOBRE 2.013, à Alba de Tormes, "JUAN DEL ÁLAMO" grâcie "LILLETO 72", du fer de Domingo HERNÁNDEZ. Un tourbillon de caste quelmque peu désordonnée, qui embista à la vitesse de la lumière. Le voici dans la muleta d'ÁLAMO. Il avait été élevé au biberon à TRAGUNTÍA... où il est semental aujourd'hui [à moins qu'il ne s'agisse, plutôt, du suivant !].
° En 2.014, encore 2 indultos : le 12 avril, "HOSPICIANO 53" ; castaño et d'armures discrètes, arrière-petit-fils d'"ESTANQUERO", il avait été élevé au biberon et "ESPARTACO" le grâcia au festival de Badajoz en hommage au "NIÑO DE LEGANÉS" (banderillero du "JULI", il avait été gravement blesé à Séville par "TRAMPOSO", de GARCIGRANDE lui aussi, et obligé d'abandonner la profession). Ce toro avait été élevé au biberon à TRAGUNTÍA... où il est semental aujourd'hui [à moins qu'il ne s'agisse du précédent !].
° En 2.014 aussi, "GOLPEADO 75", grâcié par "FINITO" à Arévalo.
° En 2.015, toujours à Arévalo, PERERA indule "RARITO 114".
° Quatre jours plus tôt, "JULI" avait indulté "FANTASMA 87" à Cáceres, lors de son encerrona télévisée par TVE. Bien que manquant de trapío, à l'exception du 5e grâcié, toute la corrida avait embisté. La tarde fut triomphale. Cet indulto la rendit d'autant plus "transcendantale" que le toro, brave, fixe, noble, se grandissant au fil du combat et de grande classe, trouva un torero dans la plénitude de ses moyens et à sa hauteur... malgré une certaine réserve de tel ou tel critique. Détail intéressant : 3 semaines plus tôt, à Olivenza, la corrida était sortie avec de la qualité mais molle ; le ganadero décida aussitôt de laisser les toros se reposer, au lieu de poursuivre leur préparation physique, et il diminua leur ration de pienso : moins ronds, les toros embistèrent mieux.
° Le lundi 16 avril 2018, JULI gracie à Sevilla le grandissime "ORGULLITO" de GARCIGRANDE, à l'issue d'une fabuleuse faena au cours de laquelle la muleta balayait le sol de bout en bout avec un temple extraordinaire, le tout sans le moindre refus du toro... Deux jours plus tard, le grand "ORGULLITO" revenu dans sa finca, se montrait en pleine forme !

"José TOMÁS" et la ganadería GARCIGRANDE
"Au début, "José TOMÁS" faisait une psychose quand on lui parlait de nos toros depuis une corrida qu'il avait toréée à Arles avec "JOSELITO" et PONCE. Il avait passé l'après-midi en l'air. MARTÍN ARRANZ me parlait toujours de cette corrida. Mais plus tard, il en a tué beaucoup." Pour la Beneficencia de 1999, il toucha un sobrero de GARCIGRANDE. Voici le récit qu'en fait Joaquín VIDAL : " "José TOMÁS" toréa à la naturelle. Il suffit de dire qu'il toréa. Alors qu'on emportait le torero par la grande porte, un aficionado dit 'TOMÁS n'est pas de ce monde !' On exagère toujours. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'appartient pas à cette époque, et encore moins à cette profession dans laquelle nul ne torée vraiment... Toréer n'est pas la même chose que donner des passes." Voici José TOMÁS à la naturelle avec son 5e toro, de GARCIGRANDE, lors de son encerrona du 16 septembre 2.012 à Nîmes. Qu'ajouter ? même si le toro est plutôt léger...


Justo HERNÁNDEZ : la tienta de machos

Justo raconte : "Tu conçois un toro de manière théorique [une fois la théoris émergée de son expérience, bien sûr] et tu tentes de l'obtenir par la sélection. Il faut être très patient. Maintenant, j'ai pris le rythme. Quand tu mets un nouveau toro sur les vaches, tu es plein d'illusion [au sens espagnol !]. D'ailleurs, la tienta de machos est mon seul vice. C'est le jour J de mon année. Cela me rend fou, fou pour de vrai. Je ne dors pas une semaine avant, je me lève la nuit, je vais voir les utreros, je les observe, je reviens à l'ordinateur et je reprends mes recherches depuis le début... C'est mon vice et mon hobby. Dès que j'ai un moment de libre, je vais voir les machos, tout l'été, pour choisir lesquels je vais tienter. Je regarde comment ils sont faits, comment ils bougent, quel regard ils ont... C'est mon plaisir. Au final, on torée tous ceux que j'ai sélectionnés pour lever tous les doutes. Les toreros se moquent de moi parce que je m'échauffe... Après, quand tu mets les lauréats avec les vaches, tu fais des lots de reproduction avec une illusion terrible parce que tu penses que ce toro va te donner un plus. L'erreur est possible et même probable, mais l'illusion est là. Puis il faut attendre 5 ans pour voir les fils en corrida. Déjà, au bout de 3 ans, tu as peut-être vu que les eralas n'étaient pas aussi brillantes que tu l'espérais et ton illusion est redescendue d'un cran. Mais déjà, tu penses aux nouveaux sementals que tu as sélectionnés depuis et qui, bien sûr, te plaisent davatage que ceux d'il y a 4 ans. Et quand la temporada débute, tu pries pour qu'elle soit au niveau de la précédente... Voilà ma vie. Au début [encore...], je me disais qu'à partir de telle ou telle camada, grâce à de nouveaux sementals, on allait voir un changement radical. Mais maintenant, il y en a tellement eu que les changements ne sont plus aussi visibles."
Pourtant, au cours des 15 dernières années (2.000-2.015), de profonds changement ont eu lieu grâce à des sementals que d'autres ganaderos, plus orthodoxes que Justo, n'auraient jamais mis sur leurs vaches. Par contre, ce qui a peu évolué, c'est le manque de fixité des toros élevés chez GARCIGRANDE comme chez Domingo HERNÁNDEZ ; tant qu'ils ne sont pas fixés, les cuadrillas vivent un calvaire. Cela nous entraîne vers une autre facette de l'histoire de ces deux élevages...


Justo HERNÁNDEZ : l'apport de Monsieur "JULI"

La complicité entre Justo et le "JULI" n'est pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer. "J'ai appris à voir le toro d'ici et d'autres ganaderías, mais je ne savais pas voir la fixité, raconte encore Justo ; c'est "JULI" qui me l'a expliquée. Voilà pourquoi mon toro n'est pas aussi fixe que d'autres. Au début, il est assez déroutant et les banderilleros passent un sale moment... Un jour [qund ?] où j'étais à Chiclana, Ricardo GALLARDO m'a invité à un tentadero de machos a campo abierto auquel participait le "JULI". Après, j'ai avoué que cela ne m'avait pas permis de déceler les qualités des becerros. Et le "JULI", un peu sec, me répondit : 'Ici, on voit tout !'... Quelques jours plus tard, comme j'étais toujours dans le coin, Ricardo GALLARDO me rappelle et m'invite à nouveau pour voir toréer dans sa placita les meilleurs erales sélectionnés le premier jour. Il n'y avait que lui, "JULI", son banderillero et moi. Le becerro sortit très désordonné, au point de faire trnspirer pas mal Julián. Á table, alors que nous parlions un peu de tout, j'ai dit à Julián que j'aurais aimé sortir un jour un toro comme celui d'Ana BOHÓRQUEZ qu'il avait toréé à Madrid et qui avait été extraordinairement brave. Mais j'ai ajouté : 'Maintenant, avec ce toro, tu ne peux pas te régaler en toréant'. C'était un toro qui embistait tout d'une pièce, qui passait mais ne te donnait pas le temps de sentir le toreo ni de construire les passes. Je vis que "JULI" accrochait à ce que je disais ; à partir de ce moment, il a commencé à m'écouter."
Une histoire nouvelle s'amorçait... "Une amitié comme la sienne te pousse à l'excellence. Il m'a donné de la crédibilité. Du jour au lendemain, mes théories ont commencé à intéresser tout le monde et d'autres les ont mises en pratique. Mais moi, je me demandais si, ce que je cherchais, d'autres ganaderos l'avaient fait avant moi et s'ils n'avaient pas échoué sans qu'on le sache, précisément parce que cela n'avait pas fonctionné. La confiance du "JULI" me permit de continuer mes expériences. Le fait qu'une grande figura comme lui m'écoute m'a donné beaucoup de crédibilité. Il a conseillé à ses compañeros de m'écouter, et ce qu'il dit est parole d'Évangile pour tous les autres. Ce fut un tournant pour moi. Tu peux inventer tout ce que tu veux, si personne ne s'en rend compte, cela ne marche pas.
"JULI" a alors suivi le quotidien de la ganadería. Il a une mémoire fabuleuse, il est curieux de tout, et moi je n'ai pas de secret : celui qui me le demande a accès à mon ordinateur. Julián passe des nuits entières à visionner des faenas..."
Du "JULI", Justo passe à lui-même : "Je suis transparent, ce qui est la meilleure manière pour qu'on te fasse confiance. Je dis ce que je pense. Je peux me tromper, mais je fais ce que je dis. Je défends le toro auquel je crois, et je respecte de la même manière tous les toreros qui tuent mes corridas. Si je dois critiquer, c'est d'abord mes toros. Si je défendais une corrida que tu as trouvée mauvaise, je prendrais le risque de passer pour un imbécille ou un menteur, à tes yeux. Je préfère être responsable et dire comment je l'ai vue réellement. Cela ne me gêne pas de dire que le mauvais a été très mauvais. Ce qui me gêne, c'est que les aficionados, puissent penser que j'ai lidié un mauvais toro exprès. Qualifier ma ganadería sur la base de 500 mauvais toros que j'ai pu sortir n'est recevable que si on parle aussi des 500 qui ont été bons. Le plus difficile est de trouver l'équilibre qui satisferait tout le monde. Je cherche un toro plus complexe que celui qui charge de manière spectaculaire... je cherche un toro très mobile et qui s'emploie par le bas, un toro brave pour de vrai c'est-à-dire capable de suivre la muleta jusqu'où on le lui demande, en rond, sans s'arrêter. Je ne veux pas du toro qui bouscule tout sur son passage, même si c'est celui que le public apprécie le plus facilement : un enfant est capable de le comprendre. À mon avis, ce toro n'est pas complet. Je ne veux pas du toro d'il y a un demi-siècle, agressif mais sans possibilité... Je veux poursuivre l'évolution. Le toro est plus complexe que cela. Pour percevoir toutes les possibilités d'une embestida, il faut être bon aficionado."
Voici, en contrepoint, ce qu'écrit le chroniqueur taurin "VELONERO" à propos du toro HECHICERO [sorcier], dont la tête naturalisée trône dans la finca de l'élevage ; il a été toréé par Miguel Ángel PERERA le jeudi 21 aoüt 2014 à Bilbao, et honoré d'une vuelta al ruedo : "La ganaderia "GARCIGRANDE" (...) semble avoir réussi à produire en série des toros que tout le monde aime. Les matadors car leur noblesse naïve permet beaucoup et gêne peu, les aficionados car la corrida est brillante sans être scandaleuse, le grand public car on coupe des oreilles, et les organisateurs pour toutes ces raisons réunies. Le hic : l'uniformité, le manque de personnalité, de passion. Le règne du prévisible. "HECHICERO", 3e de la course, était sans doute un toro brave car il n'a cessé de charger [cette photo de Maurice BERHO en témoigne de façon éloquente ; cette autre aussi ; et celle-ci de détone pas !]. Il n'a impressionné personne lors du tercio de pique mais il faut reconnaître que les toreros n'ont rien fait pour l'y mettre en valeur. Ce que je lui reprocherais c'est l'impression qu'il m'a donnée de n'être qu'une mécanique, une machine à embestir." C'est toute la question ! Quelle émotion mettre au premier plan : celle qui vient de l'agressivité brutale et du danger évident, qui demandent courage hors du commun et savoir-faire immense ? ou celle qui vient du brio, et qui, en plus d'un réel courage et d'une technique confirmée, demande art et personnalité ?... La chose est confirmée par ces autres propos : "Bilbao, jeudi 21 août 2014. Le 3º toro, HECHICERO, de GARCIGRANDE, N°50, né en octobre 2009, colorado, chorreado en verdugo, bragado, meano, 531 kilos, toréé par Miguel Ángel Perera et récompensé de la vuelta al ruedo Formidable toro… qui n’a pas eu la chance d’être gracié ! Bien que supérieur à d’autres qui l’ont été… " (On pense évidemment à "HIGUERO", de Domingo HERNÁNDEZ, gracié à Salamanca le 14 septembre 2016 par Juan DEL ÁLAMO : il ne plaisait qu’à moitié à Justo !)


Les fundas

Nourris naturellement, à l'herbe, depuis leur naissance dans leurs immenses pâturages, aux approches des 3 ans, les toros sont nourris au pienso (aliment composé préparé par l'homme) afin que leur organisme s'y habitue. D'autre part, il s'agit maintenant de leur donner une nourriture adaptée à leur course à venir dans les arènes. C'est en quelque sorte un régime diététique pour athlètes de haut niveau. C'est aussi à cette époque qu'on leur place les fameuses fundas destinées à protéger leurs cornes de l'usure et à leur permettre de se présenter en piste avec des cornes pointues, intactes... ce qui, dans la nature, n'existe pas plus pour les toros adultes que pour les éléphants ! Leurs cornes ou défenses sont des outils dont ils se servent et qui, donc, s'usent. Mais l'aficion est pointilleuse ; elle en a assez de subir des fraudes... ce qui ne veut pas forcément dire que les fundas les auraient toutes éliminées !!!
Sans état d'âme, les HERNÁNDEZ ont opté pour les fundas. On les pose aux utreros. L'opération dure 5 minutes par toro : d'abord l'élastoplast, puis la cartouche en acier ouverte en quatre, puis le chatterton et enfin le plâtre. En voici l'illustration. La technique primitive a été améliorée à l'usage : ainsi, la corne peut continuer à pousser tout au long de la dernière année de l'animal, sans subir la moindre usure. À l'exception d'une poignée de ganaderos (ils estiment que les fundas modifient le comportement de leurs toros, ou qu'elles leur reviennent trop cher), tous procèdent de cette manière avec les animaux qu'ils pensent les plus suceptibles de s'abîmer ; même José ESCOLAR, le beau-frère de Domingo HERNÁNDEZ, ou Victorino. Les ganaderos trouvent davantage d'arguments en faveur des fundas que contre elles.La logique économique prend le pas sur le romantisme d'antan. Évidemment, le toro y perd une partie de son identité d'animal sauvage préservé de toute manipulation...
"Nous sommes arivés à un moment où il fallait tout remettre en question, explique Justo. Le toreo a beaucoup évolué. Le toro ne peut pas être élevé comme il y a un siècle. Chacune de mes décisions est mûrement réfléchie."


Choisir une corrida : les affres du ganadero

Rendre homogène une corrida destinée aux vedettes est un véritable casse-tête. Aussi, depuis 2010, les toros des 2 fers de Domingo HERNANDEZ sont-ils regroupés à la finca GARCIGRANDE : au fur et à mesure que les cercados (enclos) des toros se libèrent, on y amène les utreros de TRAGUNTÍA, finca des Domingo HERNANDEZ. En puisant simultanément dans les 2 élevages, il est plus facile de composer les lots : plus besoin de parcourir des centaines de kilomètres (il y en a 120 entre les 2 fincas!).
Le mélange des 2 élevages n'est pas aussi étrange qu'il pourrait le paraître : en toutes leurs composantes, les 2 élevages appartienent à la même branche du vistahermosa ; GARCIGRANDE est pur juanpedro et Domingo HERNANDEZ est juanpedro par absoption grâce à des sementals de GARCIGRANDE ; en outre, tous deux sont sélectionnés dans le même esprit par le même ganadero. L'homogénéité est forte, même si le ganadero reconnaît une légère différence morphologique, le toro étant en général un peu plus charpenté chez Domingo HERNANDEZ.
Mais il faut aussi parler des choses qui fâchent ! Le 13 avril 2002, grand scandale à Séville : le 6e GARCIGRANDE, de présentation ridicule et faible de surcroît, est renvoyé au corral pour éviter une émeute ! Oui, à Séville... Les tendidos debout hurlaient leur indignation. Justo HERNÁNDEZ lui-même trouve qu'au fond, toute cette indignation est justifiée... "Invalides pour la lidia, petits et trop jeunes", telle était l'opinion générale. Pour Zábala dans ABC, ce 6e fut "la goutte qui fit déborder le vase d'une tarde de toros miniatures et vides (..) La Maestranza prenant les armes !". Les personnes bien informées disaient que ce lot avait été imposé par... José TOMÁS ! Ce qui est tout à fait vraisemblable, hélas. Justo HERNÁNDEZ dit lui-même : "Je sais qu'une partie des coups que je reçois sont ceux que l'on n'ose pas porter aux toreros. Celui qu'ils avaient vraiment envie d'attaquer était "José TOMÁS", mais ils n'osèrent pas." Javier VILLÁN n'est pas en reste, lui qui, dans El Mundo, intitule sa chronique : LA BECERRADA DE LA HONTE. Désastre en règle pour "FINITO", "José TOMÁS" et Eugenio de MORA... Cette anecdote est la source de la fameuse appellation de Garcichico, lancée par Pedro Javier CÁCERES sur les ondes de la COPE et que les réseaux sociaux ont déclinée en Garcibobo, Garcimocho, Bambichico et autres Mansigrande... C'est ainsi que les 2 fers de la maison HERNÁNDEZ ont pu devenir les boucs émissaires de l'aficion torista, synonymes d'abus et de décadence.
Heureusement qu'il sort dans les arènes importantes bien plus de GARCIGRANDES que de GARCICHICOS... Par exemple, en 2.009, Sébatien CASTELLA sort a hombros de Las Ventas lors de la corrida de la Beneficencia. Le 29 avril 2.011, les GARDIGRANDES reviennent à Séville pour un triomphe majeur qui efface enfin le sceau d'infamie : "Le "JULI" sortit a hombros par la Porte du Prince de la Maestranza après avoir démontré qu'il est un torero complet et profond. Il vit un état de grâce, de temple, de professionnalisme, de sécurité, de bon goût et d'aurotité... Il agit avec la même illusion qu'un débutant qui aurait tout à conquérir... Il a dépassé la technique et torée avec son âme, de manière solennelle... Quand la lidia se fit en faveur des toros, ceux de GARCIGRANDE se grandirent. Et quand ce fut à l'envers, ils se dégonflèrent." Cette fois, le même Zábala s'enthousiama : "On entend encore l'écho de la faena pleine du "JULI" à un manso encasté de GARCIGRANDE. La lidia totale... Tout en puissance et par le bas... Impossible de toréer plus par le bas." En septembre 2.012, ce sont les 2 oreilles de "José TOMÁS" au 5e toro de son encerrona nîmoise.
Mais rechute en 2.013 à Séville avec le retour des GARCICHICOS pour "JULI", MORANTE et "MANZANARES"... qui prétendent défendre la corrida contre les attaques extérieures ! Antonio LORCA dans El País : " "JULI", MORANTE et "MANZANARES" utilisent tous les moyens de pression possibles pour imposer des sardines à la place de toros." Mais une fois en piste, ces toros se grandirent... et "JULI" triompha de nouveau en grand. C'est la course où le "NIÑO DE LEGANÉS" se fit prendre très gravement aux banderilles. Grand triomphe encore des GARDIGRANDE à Bilbao en 2.014, avec un grand toro de PERERA qui fait oublier le petit gabarit de l'ensemble...
2.015 : juillet, Pamplona approche, Justo est sur les dents : "GARCIGRANDE est ma préférée, du pur juanpedro [DOMECQ SOLÍS]. J'y fais toutes mes expériences. C'est là que j'introduis les sementals un peu curieux, ceux qui me semblent pouvoir apporter un peu de nouveauté, bien que je sache qu'il y ura aussi des défauts. Cela explique une certaine irrégularité, qui est toujours supérieure, dans GARCIGRANDE, à ce qu'on trouve chez Domingo HERNÁNDEZ, où je ne laisse que les meilleures vaches et les toros confirmés pour produire de la qualité à coup sûr, ou presque. Dans GARCIGRANDE, il y aussi, bien sûr, les sementals de super classe, mais comme ce caractère y est déjà bien fixé, j'essaie d'introduire un fils qui l'améliore. Il faut tenter. C'est un peu ingrat, biensûr, parce qu'après, il y a un certain nombre de toros qu'il faut lidier et qui peuvent être compliqués si tu ne joues pas sur les bonnes touches. Aujiourd'hui, les toreros n'y atachent pas d'importance et tuent les 2 fers sans problème. J'ai toujours eu la chance qu'une des 2 ganaderías soutienne l'autre. Mais depuis 4 ou 5 ans, les 2 se valent. Reste qu'au niveau génétique, celle qui fait progresser l'ensemble et qui me permet de me sentir pleinement ganadero, plus que dans les arènes, c'est GARCIGRANDE."


Quel avenir pour la corrida ? Une vie nouvelle ?...

Juan Pedro fut le premier à oser déclarer que le toreo devait se structurer à l'image de la Champion's League mais, comme pour son corredero, il était venu en chercher l'idée... à GARCIGRANDE.
Justo HERNÁNDEZ : "Préserver l'avenir n'est pas une chose facile et les seuls qui peuvent y parvenir sont les toreros consacrés. Mon idée, que j'ai confiée à certains, est que le toreo doit fonctionner comme la Formule 1 ou le foot : la compétition y est réelle, on peut perdre autant que gagner. Pour cela, il faut ouvrir les cartels et tirer les ganaderias au sort. Puis le vendre à une télévision : les vingt meilleurs toreros, les vingt meilleures ferias et les vingt meilleures ganaderias. Et s'organiser comme l'est le foot. Il faut en finir avec les arrangements divers. Si dans le foot il n'y avait que des matchs amicaux, les gens n'iraient pas ! C'est pourtant ainsi que fonctionnent les toros. Il y a toujours de bonnes raisons pour ne pas innover... On te dit que la rivalité n'est pas nécessaire, ni tuer telle ou telle corrida. Pourtant, aujourd'hui, de vrais chocs sont nécessaires et il n'y en a pas parce que l'un n'en veut pas, que l'autre ne se sent pas en forme... Le Real Madrid et le Barça, même s'ils ont la moitié de l'équipe blessée, ils sont obligés de jouer l'un contre l'autre. Et si un est affaibli, tant pis pour lui. L'autre lui met six buts, et on vire l'entraîneur ou le président. Mais ils doivent jouer. Dans les toros, cela ne se passe pas comme ça. On ne se met pas en situation de perdre."
Exemple : Quelqu'un avair eu l'idée d'un mano a mano entre "JULI" et "José TOMÁS" dans le stade de l'Atlético Madrid. Mais quand "JULI" coupa quatre oreilles et une queue à Jeréz et que "José TOMÁS" le vit, le projet capota. Et au lieu de cet événement mondial, "José TOMÁS" imposa de toréer à Badajoz avec Padilla devant lui...
"Tout le monde cherche à jouer avec les meilleures cartes, mais dans le foot cela n'existe pas. Si tu n'es pas en forme, tu perds, c'est comme ça. C'est ce qui manque dans le monde des toros : une vraie rivalité ouverte. Elle existe, bien sûr, car les toreros jouent leur va-tout chaque après-midi, mais les gens ne s'en rendent pas compte. C'est ce système que je voudrais implanter, mais c'est impossible. Et à la fin, quand on mit sur la table le problème des droits de télévision, sans le présenter comme il aurait fallu, les aficionados tournèrent le dos aux toreros. Heureusement, ceux-ci eurent le temps de faire passer la corrida sous la compétence du ministère de Culture, mais pour l'instant on ne voit pas à quoi cela a servi. Il y eut une tentative similaire d'union voici trente ans : elle échoua car les empresas le voulurent. C'est toujours pareil et c'est humain : chacun défend sa parcelle mais personne ne possède une vision d'avenir pour moderniser la Fiesta."
Comme Terres Taurines le dit depuis longtemps, faute d'une révolution éthique et culturelle, la loi de la sélection naturelle s'imposera tôt ou tard. El le seul juge en la matière ne sera ni le torero ni l'empresa, mais le public, qui ira aux arènes ou pas. Si l'offre correspond à la demande, le futur est assuré. C'est aussi simple que cela. Le problème est que la partie la plus fidèle et orthodoxe du public, celle qui penche vers le torisme, représente une minorité chaque jour plus réduite comme on peut le vérifier au travers de l'assistance à ce type de spectacle. Malheureusement, aujourd'hui aucune des ganaderias "dures" ne possède suffisamment d'attrait pour qu'un organisateur mise dessus : la force de vente, ce sont les toreros.
"Les époques grandioses du toreo, poursuit encore Justo, sont celles où il y eut de grands toreros. Le seul qui remplit les arènes et enthousiasme le public, c'est lui. S'il n'y a pas de grandes figuras, cela ne peut pas fonctionner. C'est ainsi. Nous avons des vedettes, mais nous sommes incapables de nous organiser. Les toreros ont essayé, mais ils ont échoué."
Ne nous leurrons pas, le versant torista de la Fiesta est en train de décliner au gré de la méforme de ses ganaderias vedettes, mais aussi parce que le grand public capable de savourer une bonne lidia, un détail, une pique, est en voie de disparition. La grande majorité veut du spectacle, du mouvement, des triomphes et de l'allégresse, même si le toro est un peu dévalué. "Une immense minorité me critique, constate Justo, mais la grande majorité trouve son compte au spectacle que permettent mes toros. Ceux qui y vont se régalent, c'est la réalité. Et la grande majorité d'entre eux reviendront. Les autres passent parfois les bornes dans leurs critiques, comme d'autres les passent avec leurs flatteries, et dans ce cas, je réponds toujours que c'est exagéré... Je ne sais pas l'idée qu'ils se font de moi... Je suis un type normal qui essaye de bien faire son métier pour que ses toros permettent le spectacle que la majorité veut voir partout."
Le mouvement animaliste vient encore accentuer la tendance. Sans parler de la jeunesse, qui ne goûte guère un spectacle trop onéreux et prévisible. Irions-nous vers une corrida sans piques ni estocade comme au Portugal ?... Un jour, le grand torero Juan BELMONTE, qui révolutionna la tauromachie du XIXe siècle, déclara à Leopoldo LAMAMIÉ DE CLAIRAC : "La becerra qu'il faut garder est celle qui trace un sillon dans le sable avec son museau." Il n'aurait jamais imaginé à quel point, à GARCIGRANDE. et à partir de ce même troupeau ! on suivrait sa consigne. Une époque se termine, une autre débute peut-être.
Rétrospectivement, la grâce du novillo "FERMENTADO 40" à Esquivias, le 27 février 1999, 5 mois après l'alternative du "JULI" à Nîmes, le 18 septembre 1998, marque un tournant dans l'histoireb de la corrida. 15 ans plus tard, les petits-fils de ce manso scandaleux sont toréés par un "JULI" parvenu au sommet de son art : nous sommes en train d'ssuister à une nouvelle de toreo grâce à la malléabilité extrême des descendants de "FERMENTADO 40" jointe aux formidables capacités d'un torero qui, en 15 ans, a su intégrer à son répertoire toutes les avancées techniques de ses prédécesseurs. Embestida des GARCIGRANDE et toreo du "JULI" : "Nous nous sommes rencontrés mutuellement, et depuis nous allons dans la même direction", assurent Justo et "JULI". Jusqu'où ce toreo novateur peut-il évoluer ? Jusqu'au début 2.015, "JULI" a tué 226 toros de GARCIGRANDE dont il coupé 209 oreilles et 2 queues, obtenu la vuelat de 7, et indulté 3. Quand les gens sortent contents, qu'ils ont vécu de grandes émotions et qu'ils ont envie de revenir, "JULI" considère qu'il a rempli sa mission de matador. "Cette ganadería apporte un plus à ma tauromachie : elle produit le toro qui me permet de mieux m'exprimer car il possède de la vraie bravoure qui se manifeste par le bas, qui se ralentit dans les muletazos et qui suit la muleta du début à la fin." Le toro qui, dans cet esprit, a comblé le "JULI" est celui de sa seconde Porte du Prince à Séville en 2.013... C'était pourtant un toro sérieux et assez laid, qui ne plaisait à personne, mais que Justo et "JULI" avaient défendu, sachant que c'était le toro que recherche le ganadero ; le sorteo l'avait attribué au "JULI". Le toro de GARCIGRANDE est, pour lui, "un toro que l'on a voulu ainsi, qui est le fruit de beaucoup d'intuition et de conditions d'élevage particulières, des notions pas faciles à appréhender et à voir." Cela étant, cette ganadería sort aussi beaucoup de toros qui "m'ont demandé les papiers et qui, s'ils portaient un autre fer, seraient catalogués de très durs, très exigeants et toristas. Le problème est qu'on ne voit pas toujours la difficulté quand elle existe." Témoin un GARCIGRANDE modèle réduit que "JULI", malgré tous ses efforts, n'est pas parvenu à mettre dans sa muleta, à Istres, au début des années 2.010... Un toro de GARCIGRANDE peut sortir problématique à la cape et paraître mauvais, "mais grâce à la connaissance que j'ai de cet élevage, je sais qu'il faut miser dessus, que je dois prendre le risque pour en extraire ce qu'il porte de meilleur en lui. Dans d'autres circonstances, tu ne fais pas l'effort parce que tu n'as pas confiance dans le potentiel du toro. Il y a des moements où il faut regader au-delà de ce qui se voit.
"JULI" encore : "Pendant longtemps, on a cherché un toro brave avec le moins de défauts possible, tandis qu'à GARCIGRANDE, on a cherché un toro avec de grandes qualités en passant outre les défauts. Justo a ouvert une autres voie : son but est que le torero puisse aller au-delà de sa propre tauromachie, et cela m'est arrivé souvent, avec des toros que tu torées et qui, à un moment, te regardent autrement et t'embistent de telle manière que tu tentes quelque chose que tu n'avais jamais essayé même à l'entraînement. Cela ouvre une porte aussi bien dans la sélection de la ganadería que dans la manière de toréer, ce qui permet une évolution constante. Par dessus tout, plus que ganadero, Justo se sent torero et il a cherché un toro qui, malgré de nombreux défauts peut-être, permette au torero de créer des choses différentes, profondes, impensables à un autre moment. Depuis "JOSELITO EL GALLO", toutes les figuras ont cherché le toro qui leur permettait de s'exprimer le ùmieux, et toutes ont trouvé leur ganadería de prédilection." Pourtant, "JULI" ne cesse de le souligner, GARCIGRANDE "est une ganadería très ouverte, avec de nombreuses variations, très complexe, et c'est là que tu vois l'alchimie du ganadero qui sait combiner toutes les qualités qu'elle renferme malgré ses défauts. Justo laisse comme sementals des toros qui ont des défauts, mais ils ont toujours aussi des qualités spécifiques." Mais le point commun de toute la ganadería est cette manière d'embister en s'enroulant autour du torero et en allant jusqu"au bout du muletazo : un "style" que Justo est le premier à avoir remarqué et travaillé. Depuis 8 ans (2.015), c'est "JULI" qui a tienté tous les sementals de GARCIGRANDE ; non pas en cherchant à les mettre en valeur et à les faire approuver, comme il est classique, mais, à la demande de Justo, en les toréant à son goût, comme il le sentait : "Si le toro ne te permet pas de le toréer comme tu le sens, il ne me sert pas !" "JULI" reconnaît l'existence et l'émotion d'une tauromachie plus rustique, plus brutale, mais il "croit en l'évolution du toreo par la voie artistique."
Que sera l'avenir ?...


Les événements


Date : le 03/03/1980
  • Cession de bétail :
    L'élevage Pâture de Domingo HERNÁNDEZ transfère à l'élevage GARCIGRANDE la totalité de ses têtes de bétail (encaste ctrs).
    Ce bétail ne sera pas conservé dans l'élevage.

  • Cession de fer :
    L'éleveur Domingo HERNÁNDEZ MARTÍN donne à l'éleveur Concha ESCOLAR GIL le fer mrbz qu'il affecte à l'élevage GARCIGRANDE
    Seuls seront gardés les droits de ce fer. Ils seront affectés à un nouveau dessin : Garcigrande.

  • Transfert/Cession de lieu :
      finca GARCIGRANDE sur la commune Alaraz

  • Création :

    Attention : seule l'année est à prendre en compte ; le mois et le jour sont simplement destinés au classement des événements par l'informatique.
    La création de l'élevage GARCIGRANDE vient ainsi après l'acquisition du bétail de l'élevage MARIBÁÑEZ par la Pâture de Domingo HERNÁNDEZ. Ce bétail sera totalement éliminé, dès 1980 peut-être (à l'exception d'une seule vache, dont on ne sait si elle est devenus reproductrice) au profit d'autres origines. Les droits du fer nouvellement créé pour GARCIGRANDE viennent du fer "de première" de MARIBÁÑEZ ; son dessin est inspiré de celui du Vicomte de GARCI-GRANDE.


Date : le 07/06/1986
  • Cession de bétail :
    L'élevage Pâture de Domingo HERNÁNDEZ transfère à l'élevage GARCIGRANDE la totalité de ses têtes de bétail (encaste jpdr).
    Attention : seule l'année est à prendre en compte ; le mois et le jour sont simplement destinés au classement des événements par l'informatique.
    Domingo HERNÁNDEZ transfère de sa pâture à GARCIGRANDE tout le bétail qu'il a acquis de Juan Pedro DOMECQ SOLÍS, une 60aine de vaches (eralas semble-t-il) et 2 ou 3 étalons.


Date : entre 1986 et 1988